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Être là...

Être là, près d'une dame de 108 ans, tenir sa main, porter un instant avec elle le poids de son chagrin et de sa fatigue, l'écouter me dire entre les larmes qu'elle veut retrouver sa maman, parce que la vie est trop longue, parce qu'elle n'en finit plus - quel ennui, ô maman, quel ennui... - se laisser embrasser la joue, parce que c'est bon de donner un baiser à quelqu'un qui vous écoute, embrasser la sienne, toute osseuse, pour apaiser un instant sa tourmente, et la voir sourire, enfin, cette dame du début du siècle dernier...

Tout est là

La crainte de n'écrire que des agrégats de mots insipides freine mon élan. Pourtant, j'ai mille trésors dans ma vieille boîte à crayons rouillée.

Je pourrais vous raconter l'émouvante découverte de cette belle maison charentaise qui fut "mienne", durant quelques étés de mon enfance, où je lisais et relisais de vieux albums empoussiérés d'Arthur le fantôme et Pif le chien, où le petit déjeuner de lait au chocolat pris dans le jardin constituait un rituel annonçant chaque matin une belle journée de vacances, de baignades à la plage, de tours de bicyclette dans la longue allée de graviers, et d'interminables recherches des plus jolis coquillages sur le sable avec Papa.

J'entre... Mes yeux contemplent un spectacle fabuleux et inespéré... La maison toute entière, ses pierres, ses meubles, ses vastes bibliothèques perchées sur la mezzanine, ses pièces intactes, ornées de toiles arachnides et de poussière d'antan, n'ont pas bougé !

Je redécouvre le rocking chair noir sur lequel Papa se balançait le soir, tandis que je me blotissais dans ses bras, le long canapé orange qui accueillait Maman et ses belles lectures, la cible jaune et noire, plantée de fléchettes, accompagnée, tout autour, d'une multitude de trous minuscules dans le mur, le parfum de la pierre, de l'humidité de la campagne et du bois des vieilles charpentes... Tout est là, bien vivant, attisant mes sens et donnant vie à de lointaines images que je ne pensais retrouver que dans de vieux albums photos...

Tout est là, comme si les draps blancs dont nous recouvrions les meubles avant chaque départ, les avaient préservés du temps.

Théâtre de merveilleux épisodes de mon enfance, cette maison, dont la porte était ouverte cet après-midi estival où je m'aventurais dans la région, m'a envoûtée de ses délicieuses ondes atemporelles, m'a attirée vers elle, pour me dire que le temps n'efface pas tout, non, qu'il n'emporte pas avec lui le rire des enfants.

Il est des lieux emplis de grâce, qui respirent les souvenirs, et les conservent intacts, qui les protègent, de leur voile de poussière, et les font vivre pour des générations d'enfants. Il est des lieux précieux qu'on imagine être vestiges, ruines, champs de bataille, et pourtant... Tout est là, rien n'a bougé en vingt deux ans.

Vingt deux ans ! Et bien plus encore, que dis-je ! L'imposante armoire bretonne regorge toujours de jeux, disques vinyles et autres babioles datant des années soixante dix... Le sablier s'est arrêté !

J'ai souvent pensé que j'étais toujours la petite fille que j'ai été, et que le monde autour de moi se muait sans cesse, se transformait au gré des modes, avancées et progrès de l'humanité, que les lieux de mon enfance, tels que je les avais connus, avaient tous définitivement disparus.

Il n'en est rien.

Cette belle Charentaise, digne vieille dame au parfum d'éternel, demeure, malgré tout, éblouissant mon âme et, plus que mes yeux d'enfant, mes yeux d'épouse, de mère et de femme...

Je ne la reverrai sans doute plus jamais, cela va de soi. Mais je porte désormais en moi sa beauté, sa bonté, sa constance.

Et je la porterai en moi, jusqu'au bout de ma vie.


Je pourrais vous raconter tout cela, et bien d'autre chose encore, mais ce sera pour une autre fois...

Te souviens-tu ?

Ses souvenirs sont éparpillés en un ciel étoilé. Certains brillent fort, repères éternels dans le firmament de la vie, d’autres disparaissent discrètement, laissant place à l’obscurité de l’oubli. Elle me parle d’un temps révolu, et pourtant si cher à son cœur, si frais à sa mémoire. Elle est là, en son âme, jeune maman pouponnant ses deux petites filles adorables. Elle raconte la maternité, le bonheur et les rires partagés…
Soudainement, ses yeux s’agrippent aux miens. L’air grave, elle me demande :

- Mais… vous, vous avez des enfants ?

J’ai pris pour habitude d’esquiver la question, de prendre des chemins détournés pour interroger le renversement du discours… Mais là… c’est différent.

- J’ai un fils.
- C’est tout ?
- Oui.

Son regard s’assombrit, elle reste songeuse, puis répond avec la solennité de la Sagesse :

- Pensez au moment où vous ne serez plus là… Avec qui votre fils pourra-t-il partager ses souvenirs d’enfance ?...

Je réalise alors que mon fils, mon tout petit à moi, suivra peut-être mon chemin de nostalgie, se retournant régulièrement sur son Enfance, s’y ressourçant parfois pour mieux affronter l’avenir… Jamais je n'ai pensé qu’il pourrait souffrir d’être seul sur ce chemin, sans compagnon ni témoin de ce temps passé.

Je réalise aussi que malgré l’existence d’un frère plus âgé, si distant, je n’aurai, lorsque mes parents ne seront plus, personne avec qui partager mes souvenirs. Quelques photos, tout au plus, donneront du relief à ma mémoire, mais personne à qui je pourrai dire :

- Te souviens-tu ? …

Si je sais qu’Ulysse aura certainement des compagnons d’enfance, de bonheur et de rires, à nouveau je replonge dans ma plus grande interrogation : que deviendrai-je, moi, Melody, et qu’adviendra-t-il de mon identité et de mon histoire, lorsque mes parents ne seront plus ?

Peau de chagrin

Assise sur le rebord de son lit, elle scrute le ciel, en silence. Les peupliers majestueux la saluent un à un dans un délicat mouvement de va et vient, quelques feuilles roussies jonchent le bitume, en contre-bas. La pièce est lumineuse en ce premier jour d'automne, éclairant le visage serein, creusé de vie et pâle de discrétion, de cette vieille femme, posée sur le coin de son lit dans une absence vaporeuse. Le temps autour d'elle déroule son fil, tandis que se tissent tout autour de son âme ses souvenirs d'enfant. Papa est là, qui se balance sur le rocking chair noir, en la tenant dans ses bras aimants. Les flammes dansent dans l'âtre, mues par les nuances mélancoliques du Winterreise de Schubert. La maison exhale encore le doux fumet du coq au vin... Dehors l'air est glacial, le grand tilleul a quitté sa belle parure et retourne en sa sève, en ses racines, puiser la force de résister au froid hivernal. L'herbe, saupoudrée d'une fine pellicule de glace, est devenue bien pâle, la lumière même semble dénuée de vie. Il suffit alors de tourner les yeux vers les bougeoirs dégoulinant de cire et diffusant un aura doré, pour réchauffer son cœur. Maman, emmitouflée dans son pull bleu marine, lit en gratouillant par moments de ses doigts graciles la tête du chat avide de caresses. L'instant est d'une douceur enivrante...

La vieille dame a enfoui ses mains dans une longue écharpe rose passé, comme pour se prémunir du vent automnal qui agite les arbres, derrière la fenêtre. Elle esquisse un léger sourire. Je suis là, assise à côté d'elle, observant ses yeux cristallins, écoutant son souffle, mais elle ne me voit pas. Elle s'en est retournée dans ses racines, puiser la force de résister au temps qui dessine ses sillons sur ses mains, elle s'en est retournée dans ses rêves d'enfant, puiser la force de ne pas se muer en peau de chagrin...

Vade retro Thanatos !

Elle a fêté ses cent un ans hier. Ses cheveux sont fins, blanc éclatant. Ses yeux bleu électrique inspectent alentour. Elle ne sait pas vraiment où elle est. Hôpital, maison de retraite, peu importe. Engoncée dans son fauteuil roulant, enveloppée d'un drap jaune pâle (in)hospitalier, elle n'écoute rien de ce qui se dit. On parle d'elle. Son état de santé, ses habitudes de vie. Elle nous regarde, un peu ahurie. Elle ne saisit rien : elle est sourde comme un pot. Au beau milieu de la conversation entre son amie, venue l'accompagner à la visite de préadmission, et le médecin de l'établissement, elle éclate : "Mes jambes, elles ont été cassées, les deux ! C'était la guerre !". Elle montait les escaliers pour se rendre chez elle. L'appartement était situé dans le Marais. Un seul immeuble fut touché par la bombe. Celui où elle vivait, avec ses parents, qui n'en sont pas sortis vivants.
Aujourd'hui, elle est là, notre centenaire, rescapée de la vie, de la guerre et du temps. Ses jambes sont lisses, magnifiques, on devine à peine quelques cicatrices. Le médecin lui demande par des gestes, de se lever, de faire quelques pas. La vieille dame obtempère. Elle prend appui sur les accoudoirs du fauteuil, puis décolle, toute légère, et se redresse immédiatement. On attend. Soudain, ses jambes, mues par une force sans pareille, se décident : une jambe avance, et puis l'autre, elle marche ! ses chaussures trop larges laissent à chaque pas s'échapper le bout de ses talons, mais peu importe, elle avance, elle galope ! L'infirmière ouvre la porte du bureau, on sort. La dame ralentit, on approche le fauteuil, elle se rassoit, naturellement.
On l'emmène visiter les locaux. La chambre lui plait. On l'accompagne en salle à manger, là où stagnent des vieux cabossés par la vie et la maladie. Ca claudique, ça roule en fauteuil, ça dort. La vieille dame, comme le diable devant une gousse d'ail, tourne son visage de côté, cache ses yeux de ses grandes mains de soie. "Il n'y a que des vieux ici ! Ah ! Je hais les vieux. Qu'est-ce que je fais là ? Je ne suis pas vieille pourtant !". Son amie sourit, embarrassée. Un ange passe...
Cent un ans. Mais quel âge intérieur, dans ses pensées, ses souvenirs et ses rêves ?
Dans ses yeux, le plaisir et les souffrances de la vie. Et l'envie de continuer, en chantant Vade retro Thanatos, j'ai encore la vie devant moi...

"Profitez-en, ça passe vite..."

Voilà ce que me disent souvent ceux qui sont au crépuscule de leur vie. Longtemps j'ai pensé que j'avais toute la vie devant moi. Des rails à perte de vue, de temps à autres une gare. Faire des choix : suivre une route plutôt qu'une autre. Dérailler. Traverser l'espace et le temps. Et pourtant... dès les premiers instants de la vie nous sommes plongés dans une course que seule la mort arrête. Terminus. J'avais toute la vie devant moi lorsque j'ai vu le jour. Depuis, elle se consume, inexorablement. Tout ce que j'ai vécu, je ne le revivrai jamais. Des grains de sables qui s'envolent.
Il y a deux mois, lorsque mon fils est né, j'ai immédiatement pensé "Ca y est, c'est la vraie vie qui commence". Celle d'avant me semblait incomplète, inaboutie, un préliminaire, un amuse bouche. Je repense à mon grand ami barbu qui m'a dit un jour "J'attends que ça commence !"... Nous avons tous une certaine idée du point de départ. Pour certains ce sera le premier baiser. Pour d'autre le premier enfant. Et pour d'autres enfin ce sera un point à atteindre, l'espoir d'un bonheur futur. Or la vraie vie, c'est celle qui nous anime. Profitons-en, ça passe vite ; chaque moment qui s'écoule finit bien rangé dans notre histoire. Quelquefois dans notre mémoire - pas toujours. Combien de souvenirs avons nous égaré ? Que restera-t-il lorsque, fatigués, nous nous retournerons sur notre passé, à compter les petits et grand bonheurs, les petites et grandes douleurs ? Ecrire, photographier : illusion d'éternité. C'est marquer d'un sceau notre temps vécu, soyons honnêtes il n'en restera rien, si ce n'est le plaisir de l'instant... Sentir, voir, rire, s'émouvoir, voilà peut-être l'unique fondement de la vraie vie. Comme disait l'autre, "the rest are details"...

* gravure de Patrice Berthon

Mon frère

Il m'a dit "Le jour où je t'ai vu dans les bras de maman et qu'elle a dit "C'est mon enfant", j'ai été profondément jaloux. D'ailleurs je suis parti..."
Bizarrement, je n'ai jamais pensé que mon frère avait pu être jaloux de l'amour que ma mère avait pour moi à ma naissance. J'ai toujours pensé qu'il enviait plus que tout cet équilibre familial qu'est la triade père-mère-enfant, lui qui n'a presque pas connu son propre père. Evidemment, après seize ans d'un amour maternel exclusif, d'une relation fusionnelle parsemée de piques et de tendresse, il ne pouvait que lui en vouloir. Celui-là est grand maintenant, j'en fais un autre, une autre, toute jolie, toute neuve, l'autre je le mets à la poubelle. Il lui en a voulu, il lui en veut encore, il m'en veut toujours...
Comment a-t-il dépassé cette étape (pour ne pas dire épreuve) ? Quel a été le cheminement de sa pensée, lui qui m'a accompagnée à l'école, gardé le mercredi, chatouillée et choyée ? Dans sa belle Ford bleu-turquoise, il venait me chercher à quatre heures. "C'est mon frère !"disais-je fièrement à mes camarades. Lui sautait la barrière avec souplesse et désinvolture, comme un flic de Miami, comme un héros. Et puis il me raccompagnait à la maison - qui était à cinq cent mètres - en faisant crisser ses pneus, "comme Starsky et Hutch !". J'étais heureuse. Figure paternelle, il a comblé les manques de mon père. Au moins, avec lui, je m'amusais, je riais, j'étais un peu amoureuse de lui, forcément c'était mon héros. Mon père, lui, était trop sérieux, trop absent. Je l'ai admiré plus tardivement.
Mon premier souvenir de cauchemar représentait mon frère. J'avais six ou sept ans, je m'en souviens comme si c'était hier... Un chinois se tenait assis sur une chaise au beau milieu d'un hangar entouré de haies, c'était lui (à l'école on me demandait souvent s'il était chinois car ses cheveux étaient très noirs). Dans sa main, un couteau. Il voulait me tuer. Et moi, brebis égarée, terrorisée, je n'avais aucune issue, j'allais me faire manger toute crue. La seule solution était de feindre l'admiration pour qu'il m'épargne, qu'il ne me croque pas. Je grimpais sur ses genoux et caressait ses cheveux en le flattant. C'était puant puisque feint, mais j'étais contrainte d'accepter sa haine envers moi et de renverser ma peur de lui en un amour fraternel fondé sur la séduction et l'admiration. Cette peur, c'était peut-être tout simplement un sentiment de culpabilité - d'avoir volé l'amour maternel, d'avoir eu un père et une enfance heureuse.
Je repense à ce rêve, à notre histoire, et la compréhension que j'en ai se résume à ce postulat : "Aimer mon frère c'est lui dire pardon...". J'ai encore du chemin à parcourir pour démêler les noeuds et y voir plus clair, aujourd'hui la vie fait que nous avançons tous deux vers une forme de maturité. Je ne suis plus celle que j'étais, quant à lui, il élabore, exprime davantage son ressenti. Nous connaissons mieux nos forces et nos faiblesses, nous savons nous parler : nous sommes désormais deux adultes face à la vie.

Le cerisier

Il pleurait très fort ce jour là, blotti dans mes bras. Son petit menton tremblait et ses yeux crispés laissaient s'échapper de chaudes larmes. Je l'ai bercé, tendrement, rien n'y a fait. J'ai caressé ses doux cheveux, embrassé sa joue rebondie, rien n'y a fait. Alors j'ai arpenté l'appartement, en fredonnant des chansons - Viens voir comme il est moche mon petit maillot d'bain Je sais j'ai l'air d'une cloche mais j'fais peur aux requins... Je l'ai emmené dans la cuisine, pour qu'il voie de la fenêtre le bleu du ciel et le soleil du printemps à venir. Mes yeux se sont alors posés sur ce grand espace vide, derrière le mur blanc. Il y a bien des années, un cerisier y trônait, splendide, majestueux.

Tu vois, mon Poupinou, quand j'avais ton âge, je passais de longs moments au milieu du jardin, posée dans mon couffin rose, à contempler le ciel et les branches fleuries du cerisier qui passaient par-dessus le mur. Il était si grand, si beau. Au printemps, nous trouvions au sol des pétales roses, puis des cerises et quelquefois même, des noyaux encore attachés à leur tige ! C'était le temps des merles, des chats qui passent sur le toit, c'était le temps du bonheur, le temps de mon enfance. Et puis un jour des hommes sont venus - c'était un jeudi. Armés de cordes il ont grimpé haut, très haut dans l'arbre. Le bruit des tronçonneuses, je m'en souviens encore. Une branche, puis deux... ils faisaient vite les bougres, sales hommes. Notre cerisier en deux temps trois mouvements s'est trouvé nu, dépecé, ridicule. Lorsque ma mère a compris, elle a crié. C'était un jeudi, un jeudi férié - ils n'avaient pas le droit de faire ça.
Ils ont continué.
Elle a hurlé, elle a pleuré - j'avais onze ans, nous étions là toutes les deux au milieu du jardin, à l'endroit même où était posé mon couffin, impuissantes face au meurtre qui se jouait tout près de nous, de l'autre côté du mur. Ils sont partis comme des voleurs. Voleurs d'oiseaux et de liberté. Ils ont laissé un grand vide. Derrière le mur blanc, tu vois mon Poupinou, il ne pousse plus rien. Un vague figuier trop taillé, quelques bambous déséchés... Les hommes d'ici n'aiment pas la nature, ils se délectent de béton et de tôles grises. C'est la ville, mais où est la vie ? Hein mon Poupi...
Ulysse, abandonné dans mes bras, est bien loin de tout ça. Il dort d'un sommeil adorable, son petit visage d'ange semble adresser au ciel un sourire confiant. Où est la vie... J'en sais rien, viens, donne-moi la main dit Melocoton.
Un jour, nous aurons un cerisier, mon bébé, ou un pommier, peu importe. Nous serons loin de la ville, tous les trois, avec le chat, le chant des oiseaux et l'horizon au fond des yeux.

Le square aux oiseaux



Des années que je n'avais pas franchi la petite grille verte de ce square... Pas loin de vingt ans. Nous nous installions, maman et moi, sur un de ces vieux bancs abîmés par le soleil et la pluie. Sur mes genoux était posé un petit sac plastique rempli de pain sec - tranches, quignons, miettes... Je jetais le premier bout de pain, comme on lance sa ligne à l'eau, avec la belle impatience de l'enfant que j'étais. Maman me souriait, elle avait le soleil pour elle. Nous passions de longues minutes à guetter les oiseaux. Un petit moineau furtivement ouvrait le bal, puis deux, trois, et voilà que des dizaines de volatiles surgissaient de toute part, formant autour de nos pieds un formidable ballet ! Merles, pigeons et moineaux sautillaient devant mes yeux - mon bonheur était complet ! Je pouvais rester des heures assise sur ce banc avec maman, les oiseaux, le soleil et la liberté. Jouer avec les autres enfants ne m'intéressait pas, non, je ne les aimais pas, ou peut-être avais-je peur d'eux... je ne sais plus. Je crois que, d'une certaine manière, j'aimais déjà ma solitude.
Aujourd'hui nous avons poussé le petit portillon vert, et nous sommes entrés dans le royaume de mon enfance. Le bac à sable, le "mur préhistorique", les vieux bancs et les pigeons sont toujours là, les petits vieilles qui se nourrissaient des cris joyeux des enfants n'ont pas bougé, elles ont le même regard attendri, tête penchée et sourire aux lèvres... Rien n'a changé. Le square aux oiseaux, peuplé de souvenirs, a un doux parfum de nostalgie. Quelques larmes perlent au coin de mes yeux... Le ciel est clair, et l'air un peu frais. Deux bambins jouent dans le sable, et moi, je suis là devant eux, sans pain sec, sans maman, sans mon âme d'enfant, je suis là assise sur un banc, en serrant contre moi mon fils pour qu'il n'ait pas froid.

L'appartement


Elle a su, simplement,
changer les clés de son coeur
... et de l'appartement

Transmission

Une vieille boîte à cigares, celle-là même qui renfermait les photos de famille, poussiéreuses. J'ouvre. Impatiente, curieuse. Boîte à souvenirs, à trésor, à mystère ?
Je retire une à une les strates de papier sopalin. Tout au fond, bien enveloppé, git un petit trésor de mon enfance, un présent que nul ne peut apprécier autant que lui et moi. Jamais je n'aurais imaginé qu'il m'en fasse don, nous avions un jour convenu que ce petit animal me reviendrait un jour. "Tu l'auras en même temps que mon crâne !" m'avait-il dit. Nous avions ri aux éclats.
Aujourd'hui, à l'heure où je vais devenir mère, où je vais transmettre la vie, mon père me transmet un héritage symbolique, un objet d'admiration, qui nous unit depuis toujours. Admiration pour la nature, pour ses créatures - vivantes, mortes, peu importe -, pour l'architecture des êtres, de la matière, pour le mystère de la vie et du temps...
Ce petit chat momifié, qu'il avait déniché dans un immeuble abandonné, mon père se l'est trimbalé toute sa vie. Et pourtant, il n'avait pas grand chose, juste le poids du monde sur le dos, mais pas de broutilles, ah ça non, on lui avait tout pris, la vie ne lui avait pas fait de cadeau.
"Si les gens voyaient ça, ils nous prendraient pour des fous !". Nous rions. Léaud, intrigué, renifle la petite dépouille, il semble ne rien saisir de ce qui se passe. Je remercie mon père, affectueusement, émue par ce geste d'amour et de transmission, et je contemple le corps cartonné de ce petit chat qui n'a jamais grandi, curiosité de la nature, le plus beau de tous les cadeaux du monde...







Ca se fête !



Une vie

Léa est morte ce matin.
Une page se tourne, le livre de sa vie se ferme enfin.

- Tu ne m'oublieras pas, hein ?
- Non, je ne vous oublierai pas.

Je vous le promets...

Roxane...


Lorsque je suis entrée dans la buanderie plongée dans l'obscurité du soir, j'ai vite senti qu'un animal s'y était réfugié. Notre chat semblait curieux et intrigué, indiquant la présence de quelque créature enfouie dans la penderie. Pigeon déplumé ? Rat estropié ? Je me suis penchée, écartant les vestes et les manteaux, et j'ai vu deux billes lumineuses et apeurées. J'ai approché ma main, délicatement, et son regard s'est plongé dans le mien, débordant immédiatement d'amour et de reconnaissance : nous l'avions tous acceptée, cette maigre chatte venue des toits du quartier, avec ses yeux si doux et si séduisants. Nous la pensions vieille, à l'article de la mort, vieille toupie, éternelle increvable, râleuse et si belle, folledingue et fidèle... Elle ne devait pas être si âgée que ça. Elle nous a suivis dix ans, jusque dans la campagne quercynoise où elle a pu se livrer à de splendides parties de chasse, à des courses folles de jeune chatte délurée... Dix ans. Elle aimait plus que tout la viande bien fraîche, la liberté et les nids douillets sous les draps chauds du soir. Et puis elle est devenue vieille, vraiment, malade, et puis un jour, elle est devenue sourde. Et puis elle devait dormir profondément lorsque la voiture est arrivée. Et puis elle n'a rien entendu. Et puis elle a hurlé.
Ma pauvre vieille toupie,
Ma belle Roxane,
Je ne puis me résoudre à cette horreur qui vient de t'arriver
Puisses-tu retrouver le repos et la quiétude
En cette terre qui t'a nourrie
De nature et de liberté.
Ma belle Roxane,
Ma pauvre vieille toupie,
Tu vas nous manquer...

Blue train

Ephémère du temps, du mouvement, de l'espace, d'une gare dans laquelle se croisent les âmes les histoires et les vies. Ce moment que je vis est unique, le paysage défile et ne sera plus jamais tel que je l'ai vu à l'instant. Perpétuelle mouvance des choses. Chaque seconde vécue, chaque sensation, est essentielle. La valeur de la vie découle de son aspect éphémère, grain de sable dans le vent, un fragment de vérité, d'immédiat. La musique se mêle à l'essence de l'instant pour se révéler, percer le silence et l'espace, le temps d'une mélodie. Inscription, empreinte fugace et l'harmonie s'évapore aussitôt. Il fallait être là, témoin du déroulement du fil de la vie. Il faut être là, en vie, en avoir envie sans jamais être las.

Paroles...

...de nos aïeux.

- Je veux aller au soleil et mourir.
- Je suis une poussière dans l'air.
- Cette nuit j'ai rêvé de mon sac !
- Ah celle-là, elle débloque complètement !
- De visage et de partout, vous êtes sentimentale !
- J'suis bien avec vous ! Je vois pas le temps passer.
- Je viens vous chercher pour vous emmener.
- Je vais bientôt partir, sur l'Île des Tartares, loin de ce monde. Je pense à vous tous les jours, je ne vous oublierai pas. Je vous garde avec moi.
- Je suis une bonne comédienne ! Dites à la patronne qu'elle m'appelle si elle a besoin d'acteurs.
- Vous êtes potelée, comme disait ma mère !
- Vous êtes mon sauveur.
- Je crois que ma tête va exploser.
- Viens, que je t'étrangle !
- Qu'est-ce-que je ferais sans vous ?
- Je suis une brebis égarée.
- Ma pauvre, tu enterres la beauté !
- Je ne sais pas quoi faire de moi.
- Je ne suis rien. Je me sens bête et moche.
- Mon cerveau ne s'arrête jamais, c'est comme une machine, mais détraquée.
- Je ne sais même plus de quoi j'ai envie.
- Mon avenir, il est derrière moi.
- Tirez-moi une balle dans la tête, je veux mourir !
- Aujourd'hui c'est le jour de mon enterrement.
- J'attends la faucheuse, qu'elle me coupe en petits morceaux.
- Je lis la messe toute la journée, et quand j'ai terminé je recommence.
- Je ne suis pas abandonnée.
- Allez vous-en avant que je ne me disperse !
- J'ai rêvé que j'allais conquérir le monde.
- Aujourd'hui tu as gagné ton paradis.
- Je suis plus près du tombeau que du berceau.
- Maman, maman... Je veux la voir avant de mourir.
- Tout est moche, c'est pour ça que je suis moche.
- Si vous saviez comme je suis défaite !
- Je suis toute embarbouillée.
- Dieu c'est mon mari, c'est mon amant, c'est mon père !
- Ma tête est difficile. Elle sature...
- Je suis une morte-vivante.
- Je suis dans un film noir.
- Je suis enceinte de mon père.
- Je vous embrasse parce que je vous aime. Je déteste me séparer de vous.
- Faut que j'aille chez moi, mais j'sais plus où j'l'ai mis.
- Personne ne pense à moi, alors je ne pense plus à rien.
- Je rejette les souvenirs pour en vivre d'autres.
- Je projette des larmes rien que d'y penser.
- Combien y a-t-il de chevaux en piste ?
- Je cherche à ranger les soucis, mais je ne trouve pas.
- On va rester amis toute la vie !
- J'ai l'accent de midi moins le quart.
- La vie c'est une tartine de merde, et on en bouffe un bout tous les matins.
- On rajeunit pas quand on vieillit.
- Les religions, c'est l'espoir.
- Le soleil m'égaye même en hiver.
- Tout ça c'est beau, mais ça vaut pas l'amour, comme disait l'autre.

Allez plus loin que vos rêves

J'ai retrouvé ce poème, écrit il y a dix-sept ans. Le dimanche, nous nous installions ma mère et moi dans son bureau, et nous découpions des bouts de phrases dans les journaux, des mots, des lettres, des photos... éparpillés un peu partout sur la belle moquette rouge - les chats roupillaient sur les piles de papiers déchirés, et nous passions des heures à réinventer les mots, à inventer un autre monde...

Allez plus loin que vos rêves
Pour l’avenir du poulet.
Plus près de toi
Un tout petit bruit très délicat
Marchait sur les draps
Fallait-il ouvrir les réalités ?
Surtout ne pas bouger
Surgir à la peur,
Retenir le ventre,
Oublier d’être vivant

26/11/1989

Vague à l'âme

Finalement, ne serions-nous pas entièrement soumis à notre psychisme ? Nous subissons, tel un bateau emporté par la tempête ou délicatement balancé par le calme des flots, les aléas de notre inconscient. Nous sommes tour à tour emportés par des tourbillons d'angoisse, happés par la menace d'anéantissement, figés dans la dépressivité glaciale, bercés par la quiétude et la douce lumière du monde, chavirés par des sentiments violents, engloutis dans les profondeurs de la mélancolie, perdus dans l'infini du Temps, sans ancre ni attache ou bien arrimés à notre passé, incapables de poursuivre notre route. Nous sommes en quête de sens - relier un point à un autre, garder le cap ! - mais le ciel est chargé de nuages et la mer peut se déchaîner, délier nos cordages éventrer nos voiles, et nous, pauvres petites barques de fortune ou grands navires extraordinaires, nous n'y pouvons rien, non, nous n'y pouvons rien.

La vie devant soi

A courir après son enfance on n'avance plus guère ; comme dans les rêves on l'on voudrait courir à grandes foulées mais le corps est trop lourd, plombé, enraciné dans notre histoire et nos angoisses. Je préfère voler librement au dessus des paysages de mon enfance, naviguer à ma guise, sans jamais toucher terre. Le réveil est plus doux, et l'âme plus légère.

Annie

Plus du tout envie de rire. Annie a lâché prise, finalement le cancer n'aura pas eu le temps de la ronger jusqu'à l'os, elle est morte cette nuit d'une hémorragie digestive. Petite femme respirant la bonté et la générosité, Annie était aimée de tous. Je ne l'ai pas connue longtemps, nous avons travaillé ensemble, un petit peu. Je l'aimais bien. Maintenant il va falloir leur annoncer la nouvelle aux p'tits vieux, va falloir essuyer leurs larmes...

Le temps passe et prend la petite Annie, mais bien vite elle oublie, elle n'a vraiment pas le temps, pourtant elle s'ennuie la petite Annie...
Annie, tombe par malheurs dans les escaliers, son important rendez- vous attendra, je crois, elle ne se réveille pas
Annie, sa tombe est bien rangée près des pissenlits, il n'y a vraiment pas grand monde qui viendra, en somme, pour ne pas dire personne
Le temps passe et prend la petite Annie, mais bien vite elle oublie, elle n'a vraiment pas le temps, pourtant elle s'ennuie la petite Annie...

[Emilie Simon]