Ars longa, vita brevis !

Je viens d'exhumer dix ans de photos. Douze gigas d'images, d'instants volés, capturés, figés dans les pixels. Quinze mille fichiers. Des visages, des figures, des paysages, des fragments de vie. Deux cent soixante et un dossiers, classés par ordre chronologique. Comme le temps passe vite...
Logos is dead les amis ! Place à l'image, aux clichés, aux couleurs et aux contrastes ! Fiat lux ! Lignes, courbes, ombres et lumières, vous êtes ici chez vous ! Points de fuite et perspectives, installez-vous ! Chantez ! Dansez ! Nos yeux sont grand ouverts, prêts à vous dévorer...

L'art est long, la vie est courte.

Ars longa, vita brevis.

>> http://arslonga--vitabrevis.blogspot.com

L'inventaire fantôme

A la lecture du dernier texte de Naturella, j'ai immédiatement pensé à ce très beau film d'animation de Franck Dion : L'inventaire Fantôme.
Le voici dans son intégralité, n'oubliez pas cependant que ce court métrage est disponible en DVD (il faut bien que les réalisateurs gagnent leur croûte !)


Le chat noir

Sur le sable...

















Là-bas



La mer
dans son manteau de nuit
est venue nous saluer...



Doux murmure des vagues
qui habillent le sable

pour s'enfuir aussitôt...



La lune
posée sur son nuage
luit.

Là où vont nos pères



Un jour, un homme fait sa valise. Il quitte sa femme et sa fille, puis il s'en va. Il prend le train et embarque à bord d'un navire sur lequel il va traverser l'océan. Destination la terre promise, vers un pays inconnu. Cet homme est un émigrant. S'il laisse sa vie derrière lui, c'est parce qu'il espère en trouver une meilleure, ailleurs, loin de chez lui et loin des siens. Là-bas, dans ce pays nouveau et étrange où il doit réapprendre à vivre, il rencontrera d'autres gens, exilés comme lui, et comme lui perdus dans ce monde nouveau...
Là où vont nos pères est un album d'une profonde originalité. Abordant un thème plus que jamais d'actualité - l'émigration -, l'auteur a pris le parti d'un récit onirique qui acquiert la force d'une histoire universelle et intemporelle. Cette BD muette - et donc lisible par tous, partout dans le monde - tient à la fois du récit fantastique, du conte initiatique et du livre d'histoire. Dessiné dans des teintes sépia, comme si l'histoire oscillait entre rêve et réalité mais aussi entre passé et présent, cet album traite d'un thème universel sans jamais tomber dans le pathos grâce au pouvoir d'évocation du graphisme et à la magie envoûtante de ses images.
Là où vont nos pères - Shaun Tan - 2008
Prix du meilleur album du festival de bande dessinée d'Angoulême 2008

Instant maternel...

ulysse

Le square aux oiseaux



Des années que je n'avais pas franchi la petite grille verte de ce square... Pas loin de vingt ans. Nous nous installions, maman et moi, sur un de ces vieux bancs abîmés par le soleil et la pluie. Sur mes genoux était posé un petit sac plastique rempli de pain sec - tranches, quignons, miettes... Je jetais le premier bout de pain, comme on lance sa ligne à l'eau, avec la belle impatience de l'enfant que j'étais. Maman me souriait, elle avait le soleil pour elle. Nous passions de longues minutes à guetter les oiseaux. Un petit moineau furtivement ouvrait le bal, puis deux, trois, et voilà que des dizaines de volatiles surgissaient de toute part, formant autour de nos pieds un formidable ballet ! Merles, pigeons et moineaux sautillaient devant mes yeux - mon bonheur était complet ! Je pouvais rester des heures assise sur ce banc avec maman, les oiseaux, le soleil et la liberté. Jouer avec les autres enfants ne m'intéressait pas, non, je ne les aimais pas, ou peut-être avais-je peur d'eux... je ne sais plus. Je crois que, d'une certaine manière, j'aimais déjà ma solitude.
Aujourd'hui nous avons poussé le petit portillon vert, et nous sommes entrés dans le royaume de mon enfance. Le bac à sable, le "mur préhistorique", les vieux bancs et les pigeons sont toujours là, les petits vieilles qui se nourrissaient des cris joyeux des enfants n'ont pas bougé, elles ont le même regard attendri, tête penchée et sourire aux lèvres... Rien n'a changé. Le square aux oiseaux, peuplé de souvenirs, a un doux parfum de nostalgie. Quelques larmes perlent au coin de mes yeux... Le ciel est clair, et l'air un peu frais. Deux bambins jouent dans le sable, et moi, je suis là devant eux, sans pain sec, sans maman, sans mon âme d'enfant, je suis là assise sur un banc, en serrant contre moi mon fils pour qu'il n'ait pas froid.

Dors mon Poupinou...



Anne Sylvestre - Berceuse pour rêver

Ulysse ou le beau voyage

Midi. Le bal silencieux des contractions commence... Un, puis deux pas de danse, trois, quatre et ça recommence ! Eveil des sens : et si c'était vraiment ça ? Un peu comme attraper la lune ou toucher le soleil sur la ligne de l'horizon, après avoir des mois durant parcouru le globe, affronté vents et marées... Ulysse est-il enfin prêt ? Quinze heures - c'est maintenant une valse à mille temps ! Une petite bruine accompagne notre court et serein voyage - marcher en direction du bâtiment B, penser que nous en sortirons à trois... Assis sur les fauteuils bleus, nous nous regardons, longtemps, tendrement - et si c'était vraiment ça ? Une femme en blanc nous accueille, comme vous semblez sereins, comme votre ventre est gros ! Je m'allonge sur la table de travail dans la salle Mimosa - ma fleur et ma couleur préférée -, Frédéric me sourit, m'enveloppe de son regard de velours. La femme en rose arrive : orage ! - "encore un trou de mite !" dit-elle - déception - le col n'a quasiment pas bougé - je crains qu'ils ne nous renvoient à la maison compter les pas de valse... Mine de plomb. Un ange passe, puis deux, puis... un liquide chaud s'écoule tout naturellement, comme une évidence - le temps suspend alors sa course, et mon visage s'éclaire d'un large sourire, mes yeux pétillants d'espoir... Et si c'était vraiment ça ? Dans le couloir "je crois que ma femme est en train de perdre les eaux !" - la femme en rose connaît la chanson, point d'émotion - le fossé est bien grand qui nous sépare ! Comme une petite vieille on m'installe dans un misérable fauteuil roulant, nue sous mes linceuls blancs - d'un seul coup je comprends tous ces vieillards qu'on ballotte et qu'on fait rouler dans les corridors bleutés : comme on se sent impuissant ! Salle de pré-travail, les eaux continuent d'inonder le lit et nos esprits impatients de presque parents. Le bal des douleurs doucement s'installe, dans cette pièce aux stores mi-clos, et les heures, au rythme du goutte-à-goutte, passent... Navigant sur des vagues algiques toujours plus fortes, je serre la main de Frédéric, qui par sa douce présence et ses paroles rassurantes accompagne ma souffrance. Des larmes sillonnent ma joue, je repousse sans cesse mes limites mais... encore et toujours ce sommet de la vague qui revient comme un leitmotiv - ne plus sentir en son corps qu'un terrible étau qui broie la chair - et personne ne vient - nous portons seuls et à bouts de bras cette lancinante douleur depuis maintenant deux heures, et ma plainte semble se heurter aux murs sombres de la Maternité: vox clamens in deserto... Il est déjà vingt-trois heures. On entre. On me fait rouler jusqu'à une salle, bleue cette fois-ci, "Les lilas". Assise, ou devrais-je dire, effondrée sur le bord de la table de travail, posée là comme un paquet informe, mine déconfite, j'aperçois deux femmes, dont une en bleu qui ne se présente pas. Elle aussi connaît la chanson, elle fait ça tous les jours, peut-être comme un automatisme, comme Charlot qui visse ses boulons, inlassablement. Je fais le dos rond, elle me pique, me plante le cathéter entre les vertèbres, je ne suis plus à ça près, ça m'est absolument égal pourvu que cessent ces maudits tsunamis qui déferlent dans mon ventre... Quelques minutes - je ne sais plus - Enfin, un long silence, et le sentiment de voir se dissiper les sombres nues : les vagues au loin disparaissent. Mes jambes s'emplissent d'un sable lourd tandis que mon esprit las se détend... La courbe des contractions continue d'osciller, mais je ne sens plus rien, miracle de la fée bleue que je bénis aussitôt - elle s'appelle Bénédicte, drôle de dessein. Allongée sous les néons blafards, je sèche le coin de mes yeux, l'orage est passé, je pourrais aisément m'endormir, je préfère simplement m'assoupir, savourer mon bien-être. Minuit. Frédéric n'a rien mangé depuis hier. Les gâteaux que nous avions méticuleusement rangés dans le sac orange, nous les avons dévorés les derniers soirs de grossesse, lorsqu'à la nuit tombée nous partagions de petits délices sucrés... Je lui suggère de prendre l'air, d'aller se restaurer, après tout nous avons tout notre temps ! je ne souffre plus, je suis bien. Il part. Je ferme les yeux - je voyage un peu - nourrie par un sentiment de quiétude absolue. Dans le couloir, le bruit feutré des femmes en rose, les cris des nouveaux nés, la mouvance éphémère de la nuit. Je reste là, seule dans la salle des Lilas... je crois même ne penser à rien. Seuls mes sens continuent leur discret labeur dans mon corps amadoué... Christine entre - c'est la femme en rose -, m'ausculte, m'interroge. Non, je ne sens rien, lui dis-je, votre col est ouvert à neuf et demi, vous ne le sentez pas pousser ? Ah si, peut-être... ah oui maintenant que vous me le dites effectivement... Vous êtes en train d'accoucher, où est parti votre mari ? Il quitte à peine la maison, sa voix est détendue, il est repus. Une seconde plus tard il court, remonte la rue des Plantes à toute allure, il est 1h30. Eh bien, il n'est pas angoissé me dit-elle. Je souris, elle n'imagine pas la tête qu'il doit avoir, essoufflé, cheveux hirsutes, narines gonflées aux portes de la Maternité ! 1h45 mollets en appui sur les étriers, je dois maintenant rassembler toutes mes forces, Ulysse ne doit pas être loin... Frédéric n'a même pas eu le temps d'enfiler sa casaque, il porte sa belle chemise blanche à carreaux, celle qu'il portait lorsque nous nous sommes connus, ma préférée. Il est impatient et plus que jamais respire la beauté et la confiance. Une nouvelle vague arrive, indolore, transparente, Catherine, l'infirmière qui nous avait accueillis ce soir de juin aux urgences lorsque nous avions craint de perdre notre bébé, pose ses mains d'ébène sur mon ventre. Postée entre mes jambes, Christine, chef d'orchestre de la vie, donne le départ. Inspirer... expirer... inspirer... bloquer... Pousser ! Sa tête est déjà là, elle me fait toucher du bout du doigt le sommet de son crâne ! Mon Ulysse commence un nouveau voyage, sans doute le plus éprouvant. Chaque poussée mobilise en moi toute mon énergie, tant physique que psychique. Jamais je n'ai soupçonné pouvoir déployer autant de force... Tout est simple... jusqu'au moment où le monitoring s'emballe et se met à crier au danger - ça clignote, les chiffres rouges diminuent dangereusement : le rythme cardiaque ralentit - le spectre de la "souffrance fœtale" menace mon bébé. Je regarde Frédéric, nous sommes inquiets. Ca n'est pas facile pour lui, il faut pousser encore plus fort, me dit-elle. Les minutes défilent, deux, trois, quatre énormes vagues, cinq à six poussées et voilà que la tête et les épaules de mon fils sont dégagées. Christine me propose de le hisser hors de moi ! Je saisis Ulysse sous les bras, sa peau est extraordinairement douce et chaude, humide, presque sensuelle - je le pose sur ma poitrine : sa beauté m'émerveille - joue posée entre mes seins, grand yeux noirs éblouis par la lumière, petites narines mignonnes - mon bébé, mon Ulysse ! Comme je l'aime ! Il me semble le reconnaître aussitôt, il ne pouvait pas être autrement, mon Ulysse ! Je l'enveloppe immédiatement de tout mon amour... Frédéric coupe le cordon, notre fils est emmené en couveuse, il a souffert pendant le passage - étouffé par le fil de la vie -, il a besoin de soins et de surveillance... Nous restons là, dans la salle des Lilas, époustouflés par la puissance de l'événement, submergés par un flot d'émotions. Une femme en blanc nous annonce que le bébé va bien, que son papa peut venir le voir... Larmes de bonheur. Quelques grains de sable plus tard la porte s'ouvre sur le couloir. Frédéric est là, fier et superbe, portant dans ses bras notre fils Ulysse. Plus rien n'existe autour de nous. Nous sommes tous les trois seuls au monde, en route pour une nouvelle odyssée, la plus heureuse et la plus belle... l'odyssée de la vraie vie, la vie de famille...

Descends de là !


Euphorisme # 31


Du fond de mon hamac j'observe,
et surtout je plains,
ces milliers d'abeilles laborieuses
à qui personne n'a dit
qu'aujourd'hui c'est dimanche.



Euphorisme # 4


Elever très haut le débat
est une façon élégante
de le perdre de vue.


Les Euphorismes de Grégoire



Ce petit livre, qui devrait trouver sa place sur toute table de chevet, poche de manteau, étagère de bibliothèque ou de wc, est un petit bijou !
Les Euphorismes de Grégoire est un recueil d'aphorismes euphoriques, en définitive c'est un peu du Cioran sans le flingue sur la tempe : audace, légèreté, humour et humanisme sont au rendez-vous, c'est pourquoi j'ai envie de vous présenter des extraits, au fil du temps, comme ça pour le plaisir des yeux et des mots...

A cloud passes over the moon...


Robert Wyatt - Forest

La belle absente

J'ai rêvé que je l'embrassais, dans un élan d'amour indéfinissable. Juste un tendre baiser sur sa joue de soie, sur sa peau douce et ridée imprégnée d'eau de Cologne. Toujours là avec moi - pas très loin en tout cas -, lovée au creux de mes rêves : ma grand-mère, âme délicieuse, partage mes bonheurs et console mes peines...