Vade retro Thanatos !

Elle a fêté ses cent un ans hier. Ses cheveux sont fins, blanc éclatant. Ses yeux bleu électrique inspectent alentour. Elle ne sait pas vraiment où elle est. Hôpital, maison de retraite, peu importe. Engoncée dans son fauteuil roulant, enveloppée d'un drap jaune pâle (in)hospitalier, elle n'écoute rien de ce qui se dit. On parle d'elle. Son état de santé, ses habitudes de vie. Elle nous regarde, un peu ahurie. Elle ne saisit rien : elle est sourde comme un pot. Au beau milieu de la conversation entre son amie, venue l'accompagner à la visite de préadmission, et le médecin de l'établissement, elle éclate : "Mes jambes, elles ont été cassées, les deux ! C'était la guerre !". Elle montait les escaliers pour se rendre chez elle. L'appartement était situé dans le Marais. Un seul immeuble fut touché par la bombe. Celui où elle vivait, avec ses parents, qui n'en sont pas sortis vivants.
Aujourd'hui, elle est là, notre centenaire, rescapée de la vie, de la guerre et du temps. Ses jambes sont lisses, magnifiques, on devine à peine quelques cicatrices. Le médecin lui demande par des gestes, de se lever, de faire quelques pas. La vieille dame obtempère. Elle prend appui sur les accoudoirs du fauteuil, puis décolle, toute légère, et se redresse immédiatement. On attend. Soudain, ses jambes, mues par une force sans pareille, se décident : une jambe avance, et puis l'autre, elle marche ! ses chaussures trop larges laissent à chaque pas s'échapper le bout de ses talons, mais peu importe, elle avance, elle galope ! L'infirmière ouvre la porte du bureau, on sort. La dame ralentit, on approche le fauteuil, elle se rassoit, naturellement.
On l'emmène visiter les locaux. La chambre lui plait. On l'accompagne en salle à manger, là où stagnent des vieux cabossés par la vie et la maladie. Ca claudique, ça roule en fauteuil, ça dort. La vieille dame, comme le diable devant une gousse d'ail, tourne son visage de côté, cache ses yeux de ses grandes mains de soie. "Il n'y a que des vieux ici ! Ah ! Je hais les vieux. Qu'est-ce que je fais là ? Je ne suis pas vieille pourtant !". Son amie sourit, embarrassée. Un ange passe...
Cent un ans. Mais quel âge intérieur, dans ses pensées, ses souvenirs et ses rêves ?
Dans ses yeux, le plaisir et les souffrances de la vie. Et l'envie de continuer, en chantant Vade retro Thanatos, j'ai encore la vie devant moi...