Fuite

Comme un retour à un point antérieur. Les idées s'entremêlent et se ligotent entre elles jusqu'à se nouer très serré - le crâne imprégné - peau fragile - à nouveau - perméable au trop plein. une sorte d'hyper-sensibilité redoutable. redoutée. loin pourtant. qui revient. et ces cascades de mots écorchés qui sonnent creux 'nous ne faisons pas partie du même milieu' - ils voudraient que je me lie à eux. pourquoi le ferais-je - ils n'ont rien compris. mes amis. fidèle comme le chat qui s'en allait tout seul . lointaine comme toujours mais qui me connait réellement ? qui veut se casser les dents -
Le lien . le rien - peut-être par peur de laisser une trace. tout s'efface. c'est plus facile . autant ne pas creuser de sillons . rester lisse . glisser entre les doigts . entre les lignes -

- s'immiscer dans la vie comme un cambrioleur –

Sentimental bourreau

Il me téléphone de sa voiture, comme un gamin qui a fait une connerie ou qui a été méchant. Oui, il a encore été méchant avec elle, il ne peut pas s'en empêcher. Je t'appelle pour te dire qu'il faudra être gentille avec elle, me lance-t-il. J'avais oublié qu'elle avait passé le week-end chez eux, ça m'était sorti de l'esprit, de toute façon je ne retiens rien de ses projets à elle, elle parle toujours trop et je finis par ne plus l'écouter. Ils se sont encore déchirés, des cris des pleurs je ne sais trop quoi, j'ai déjà assisté à des drames entre eux, je ne veux plus rien savoir, ça me faisait trop mal, je ne veux plus rien voir. Ils ne peuvent plus communiquer, ils sont deux étrangers follement attachés l'un à l'autre, des aimants qui se repoussent malgré eux. C'est terrible de ne plus se comprendre entre mère et fils. Et pourtant ils en sont arrivés là. Au point de non-retour. Provocations inconscientes, incessantes.
Il a vidé son sac, il a craché ses rancoeurs et son trop plein de souffrance.
Elle, avec ses oeillères, embourbée dans un déni grandissant un égocentrisme gargantuesque, avec ses yeux de victime et ses paroles folles, elle n'est plus là. Elle est tout sanglot et toute mélancolie. Seule. Sans personne. Sans ses efants qui décidément ne la comprennent pas.
Et moi on me demande d'être gentille avec elle, parceque mine de rien je lui ai aussi fait du mal ces derniers temps, en osant vivre ma vie. Elle m'avait dit J'en avale des couleuvres. Elle avait souffert ma fuite qui n'en était pas une, qui était un simple passage du monde de l'enfance au monde adulte.
Lors de son dernier séjour à Paris, elle s'était évanouie alors que nous dinions chez une amie. Abus d'alcool et de hash. Pas bon mélange. Mon père avait été totalement infifférent, absent. Il m'avait aidée à la porter jusqu'au lit, et m'avait délibérément passé le relais. J'étais restée là, à ses côtés, à lui caresser la main, à lui parler, tout en retournant régulièrement le gant humide que j'avais posé sur son front. Elle avait été profondément reconnaissante, et m'avait déclaré le lendemain avoir compris beaucoup de choses. J'étais optimiste. Peut-être avait-elle compris que malgré son sentiment de solitude et d'incompréhension elle pouvait trouver à tout moment le soutien et l'amour qu'une fille se doit d'avoir pour sa mère.
Je n'en suis plus entièrement convaincue.
Elle trouve que nos relations se dégradent. Je trouve qu'elle s'améliorent - ou en tout cas qu'elles s'équilibrent -.
Je ne sais pas si je dois lui téléphoner, elle rentre chez elle ce soir. Je n'ai pas envie d'endurer des flots de paroles et de larmes, pas envie d'être éponge d'être comme avant celle qui souffrait avec elle par amour pour elle, je n'ai pas envie de la prendre dans mes bras, juste lui tenir la main, je ne suis pas sa solution mais je suis là.
J'attendrai peut-être demain que l'orage passe. Excessive comme elle est, où elle s'effondre, où elle se remet en question.
En principe elle s'effondre.
Elle se perd.
...

La carcasse de moi

Ils ont arraché les arbres. Cet homme a regardé mon ventre et m'a souri. Elle, rêveuse, absente. Et lui qui ressemble à Walt Disney, petite moustache, cheveux peignés en arrière costard gris. Deux séances de psy manquées, plus envie d'écrire ni de parler. Pourtant les rêves sont là. La dernière fois, j'étais dotée d'un pénis et j'urinais dans le lavabo. A chaque fois malgré moi une certaine fierté, un sentiment de puissance. Car je suis à la fois tout et rien. Limace et lion, carapace et explosion. Hier. Mal de tête indélébile. Jusqu'à la nuit tombée. Je suis à nouveau songeuse, pas très heureuse. Un peu seule sans doute / arrêt sur image. D'ailleurs je ne voudrais penser qu'en images en ce moment, pas envie d'élaboration plus poussée. Si je pouvais m'immiscer en Lui, en Elle, pour me laisser porter par une autre vie, une autre histoire, juste un instant. Regarder le monde avec d'autres yeux, penser différemment. Jongler avec les existences, devenir caméléon. Mes rêves s’éloignent doucement, j'ai peur de la vie. De l'après. Quand je serai diplômée. Catapultée dans le monde du travail - aussi intéressant soit-il - le mot travail me donne des boutons. J'ai repris mes cours hier et je me sens (déjà) lasse. J'écoute passivement, les yeux braqués sur ma montre. Et puis attendre 15 minutes dans le bureau de la scolarité m'exaspère. Les pulsations de mon coeur s'accélèrent, comme si j'allais m'écrouler de fatigue. Impatience - impatiens, mes fleurs préférées quand j'étais enfant. Quand le printemps arrivait, ma mère et moi nous installions dans le jardin, je dépotais les fleurs, ma mère les plantait. Et je suis plantée là comme une impatiens qui va faner avant l'heure, avant même d'avoir développé mes racines, asséchée. Je dois encore attendre, quelques minutes, quelques jours, sans jamais recevoir de réponse, je suis suspendue à un fil au dessus d'un amas de paperasse tourbillonnant, et le vent m'étourdit et ma main s'engourdit, mon corps lourd est bien las... 13h09 ma psy m'attend, elle ne me verra pas.

Grand-Père

Ah, si seulement j’avais pu admirer mon père… Elle soupire. / Il était toujours ailleurs. Surtout depuis qu’il avait quitté l’Algérie. L’arrachement à ce pays tant aimé lui avait laissé le goût amer de la nostalgie, il était en proie à l’errance. Racines coupées - paradis perdu, loin de lui de son moi de sa vie il avait finalement pris le bateau en 1956 pour rejoindre Marseille. Ce voyage l’avait particulièrement angoissé, car quelques mois auparavant, un de ses amis était parti pour Marseille depuis le port d’Alger, et le bateau avait coulé avec tous ses passagers. Le bateau s’appelait : La Mauricière. Mon Grand-Père me racontait toujours : Ce bateau était maudit : son nom portait un funeste destin : car La Mort-Ici-Erre... J’en avais des frissons dans le dos. Il vécut ensuite en France, un peu partout, un peu nulle-part, toujours dans le pas-tout-à-fait. Incapable d’investir un espace pour en faire un lieu, il emmena sa famille dans pas moins de treize villes, sillonnant le pays à la recherche d’un bien-être définitivement enfui. Sur son lit de mort, il m’avait pris la main (la sienne était - déjà - glacée) et de sa voix presque éteinte il avait murmuré …je veux retourner à Alger…je veux partir…Mais s’était-il rendu compte qu’il ne l’avait jamais quittée, la belle Blanche, et qu’il y avait laissé son amour et sa capacité à être heureux ? Pauvre Grand-Père, puisses-tu te sentir bien là où tu es, dans la terre et dans mon cœur… Il a été un parfait grand-père mais un très mauvais père, me dit-elle. Maladroit avec ses filles - le jour où il offrit une petite poupée à ma mère et une grande poupée à ma tante - l’aînée -, ma mère, quatre ans et vexée comme un pou, avait paraît-il balancé la poupée par terre en hurlant. Injustice. Les hommes ne sont pas des êtres fins m’a-t-elle souvent dit. Elle ne l’a jamais aimé, jamais admiré. Elle ne s’est jamais sentie aimée par lui. Le manque fit ainsi place à la quête - effrénée - d’un amour en perpétuelle fuite. Courir après les hommes comme il courait après les villes. Multiplier les conquêtes / les échecs. Provoquer les échecs par castration / coup de guillotine et au suivant - combien se sont relevés ? L’*homme* n’est pas. Il subsiste dans son existence-forteresse à elle, il n’a plus de couilles c’est une chose flasque et lavasse au service de sa vengeance inconsciente. Mais derrière la pierre se cache l’errance, celle d’une petite fille non désirée, non portée par l’amour de son père, étouffée par sa sœur, recluse dans une désillusion archaïque - puisque mon père n’était ni un père ni un homme, je décide que tout homme sera ainsi. Elle a choisi mon père.

Chiche

Dans une piscine vert-trouble, un grand requin. Il dévore tous les petits poissons, me dit-on. Moi, justicière des ablettes : "Approche-toi..." Un homme se hisse hors de l'eau et me présente son dos. Tu n'en es pas capable. Défiée, je lui plante sept coups de couteaux de part et d'autre de la colonne vertébrale, violemment mais soigneusement, en prenant soin de bien retirer après chaque coup la lame retenue dans la chair.

Mémoire

Debout depuis 6h35 / un paquet de tendresse au réveil / une part de brioche et me voilà partie pour ma soutenance / nous sommes 11 étudiants, cheveux endormis, oeil mi-clos, mémoire sous le bras / 11 âmes perdues au beau milieu du couloir - désert - / nous parlons - frénétiquement - combler le vide / masquer l'angoisse – absolument – une silhouette informe là bas au fond, s’approche, en forme de grosse poire, lentement, ou alors non, en forme de culbuto, elle arrive, traînant la patte, ouvre la porte / nous nous installons. Tous ensemble face à elle, c’est plutôt rassurant. Le co-jury est absent – décidément rien ne se fait jamais bien dans cette fac – tour à tour nous exposons notre travail, tempe qui tape et mains moites, je me lance / précise et sûre de moi – esprit critique – elle embraye - une petite colle sur Lacan mais rien de bien embêtant – discussion presque agréable sur mon cas imaginaire – mon père – Tout de même votre patient il frise la psychose à certains moments ! Mon cœur fait un bond. Je me souviens cette phrase de L*, lorsque je lui avais présenté mon père – elle m’avait dit Il a des yeux de psychotique – ça m’avait presque vexée, et puis j’ai compris ce qu’elle voulait dire – en effet le regard de mon père reflète en filigrane une grande souffrance et quelquefois même de la violence. Il a sans doute déjà mis un pied sur le fil de l’état limite, ce qui m’amène à penser que le trouble identitaire de mon père est bel et bien présent, et depuis bien longtemps. Comme un verdict –Vous avec fait un bon travail / soupir de soulagement. Ma maîtrise est assurée, en route pour le DESS ! Pas encore de note pour le moment : Bientôt ! dit Culbuto. Pavé de bœuf gratin dauphinois avec mon homme, fier et ravi / j’engloutis le plat encore bouillant, je lui raconte tout - boulimie – mais déjà se creuse le vide en moi. De la quasi-déception, de la tristesse, sans doute dus à la fatigue et au relâchement, je me sens lasse et désappointée. Je me suis battue pour écrire ce fichu mémoire, et je ne parviens même pas à crier victoire. Non. Les réussites me passent au dessus de la tête / enfant blasée / tout se passe comme si je n’en étais pas responsable. D’ailleurs, dès que je l’ai vu, je me suis précipitée dans ses bras, et j’ai glissé ces mots au creux de son oreille : C’est grâce à toi, grâce à ce matin…

Libre !

Nuit blanche – yeux rouges. Ça y est. Je l’ai rendu. Elle était souriante. Date de la soutenance : 23. Encore deux semaines à gamberger…
J’ai retrouvé F., qui elle aussi avait des poches de fatigue sous les yeux. Une pile électrique. J’ai pris une orange pressée, j’avais des frissons, elle parlait, parlait, c’est scandaleux on exploite les handicapés dans les C.A.T., ils ont même pas de contrat de travail et ils bossent 40h par semaine, réinsertion sociale mon cul ouais !
J’aime beaucoup F., un vrai moulin à paroles, moi je l’écoute, tranquillement. Je fixe la miette qui s’est posée sur le coin de sa bouche. Où trouve-t-elle toute cette énergie ? Son année de maîtrise a été une succession d’épreuves, elle a réussi à étudier en pondant un gamin, son stage : plein temps cet été, elle a bouclé son mémoire, et elle s’occupe à merveille de ses 3 enfants. Admiration.

Peau froide et jambes coupées, j’ai pris le 38, épuisée. L’aiguille s’est encore bloquée. Des douleurs dans tout le corps – le dos, les genoux, le crâne -, je sais plus quel jour on est. Je suis hors-temps. Ma montre le confirme ; ça fait bien deux heures qu’il est 14h12. A peine soulagée d’avoir rendu mon mémoire, apathie brumeuse. Le bus est encore passé devant ce sac à rayures violet, j’ai sauté et je l’ai acheté – avec ma nouvelle carte bleue / I’ve got the power. Marche lourde et douloureuse. Chaque image se mue en mots. Le tourbillon des feuilles, son regard - bleu métallique, et lui, quand il marche sa tête ne bouge pas : elle glisse sur un plan horizontal pendant que son corps se dandine. Un feu rouge qui parle, des fesses ficelées de strings – rôti de porc -, et puis cette jeune fille, pull rouge pantalon noir, gracieuse, je l’ai suivie un moment, hypnotisée par le balancier de ses hanches, et sa taille, si fine. On aimerait y poser les mains. Et celle-là qui engueule son chien, et lui dans sa voiture, il m’a regardée, j’ai souri - ça ne m’arrive jamais – je suis bien trop fidèle à ma moue rêveuse. Il m’a dit Alors, on flâne ? J’aurais voulu lui dire Non j’ai rendu mon mémoire je suis complètement flapie là je vais rentrer chez moi dormir mais c’était trop long alors j’ai dit Oui en hochant la tête.
Plus loin, j’ai croisé un arbre, une pancarte accrochée « Information : cet arbre est dangereux. », j’ai eu peur qu’il me saute dessus. Pourtant il était là, droit comme un « i », bien rangé en ligne, comme ses camarades, grand et feuillu. Triste mort, il va être abattu à la fin du mois. - Abattre un arbre, voilà une expression terrible, très visuelle, on voit la scène, comme un meurtre.- Le clodo du coin m’a demandé une p’tite pièce. J’ai pensé Ah non j’ai que mon chéquier et ma carte bleue. Je me suis sentie très conne. Et puis rentrer chez soi. La chat avide de Whiskas et de caresses, miaule. Je m’affale devant la tévé. Encore une émission zap-bêtisier, on ne voit que ça en ce moment. La tévé parle de la tévé, elle se mord la queue et nous prend la tête. Bouton rouge – écran noir.
Il arrive avec des fleurs, il y en a quarante – une par page écrite -, et puis des chocolats aussi. Plaisir immense. Mon voisin frappe à la porte. 20h, complètement oublié la réunion du syndic… Encore parler de fric et de travaux avec la vieille peau du quatrième, vraiment je m’en serais passé. Heureusement, mon british de voisin est là, calme et agréable. Moi je ne dis rien, de toute façon la vieille ne nous écoute pas, elle dit tout le temps Faut faire ça c’est la loi mais elle comprend pas qu’elle nous emmerde avec sa loi de merde, c’est si grave que ça qu’un bout de crépit gros comme un briquet soit tombé dans la cour du voisin, c’est si grave que ça que la peinture de l’escalier s’écaille ? Bordel quelle chieuse. Retour aux bercails 23h. Soirée foutue en l’air, moi qui étais impatiente de retrouver mon homme et Morphée, je me suis bien faite avoir. J’ai des lames de rasoir dans la gorge, je suis en train d’attraper la crève, et puis j’ai même pas vu Melvil Poupaud…

Paris m'as-tu vu

Aujourd'hui je suis sortie de ma coquille. Envie de prendre l'air par la main, Odéon. Marcher sans destination / moi qui me perds toujours / regarder les silhouettes sans faire le point. Vaguement. Le flou du monde m'effraye et me rassure. Même pas acheté de disque, à côté de moi un type râlait - dans ses mains un CD de Georges Brassens / trop cher / j'aurais voulu lui parler, je n'ai que souri, mollement, bêtement comme une conne et puis j'me suis tirée rien ne me faisait envie, même pas les compils de Jethro Tull, ni même le dernier live du fameux Jérôme Attal.
Un peu plus loin, trouvé un petit livre sur la dépression masquée - concombre masqué pensais-je à la caisse - zygomatique intérieur. 2€50. Le vigile m'a couru après votre ticket de caisse m'a-t-il dit bah il est là j'ai tendu le ticket il a même pas regardé il s'en est retourné, triste gorille. J'ai attrapé le bus comme on gobe un nuage. J'aurais pu rester des heures à regarder par la vitre la vie des autres - auréole de gras de front sur la vitre du bus / colère éphémère. Les passants comme des corps sans âme, pantins. Ou alors non, peut-être que je glisse à côté de la vie / je ne sais pas. Je pense à elle - une vague d'odeurs et de souvenirs m'aggripe et me ligote furieusement. Je me demande de combien de kilomètres j'ai pu tomber maintenant / les images sont encore fraîches et mes sens aiguisés se souviennent de tout comme si c'était hier - elle me manque - elle ou une autre - je ne sais plus - envie de parler à C*, de me rapprocher d'elle, juste parceque je me sens bien à ses côtés. // En parallèle, peur de ne pas savoir maintenir une amitié solide, moi qui laisse toujours le silence du temps étouffer mes amitiés, tout crève toujours, tout crève. Se détacher des autres, petit à petit défaire les liens. Atrophier les sentiments, et puis les oublier. /

Bribes

Montagne Ste Victoire

Mas provençal volets rouges, bouquets de lavandes, oliviers ici, là, criquets et cigales, soleil de plomb accroché au ciel azur, les enfants accroupis dans l’herbe cherchent des pignons, le bébé doucement accepte que je le porte, que je lui parle, il est plutôt agréable. Matins rudes - biberon à 6h30, quelques fois plus tôt encore, mais je m’y fais. Quant aux filles elles sont plus autonomes. Nous avons de longues discussions.

- Tu veux faire quoi plus tard ?
- Le mardi : professeur d’équitation ; les autres jours je serai maîtresse.

Elle voudrait bien aussi passer à la télé pour être connue, je lui dis qu’elle ferait mieux de faire du cinéma. Ah oui, répond-elle un peu déçue. Zoé rêve d’artifices / une grande maison avec piscine, une décapotable, comme papa et maman. En attendant elle s’ennuie, s’allonge dans le hamac, moue boudeuse, pantin désarticulé, ne sait déjà plus quoi faire. A son âge je trouvais mille idées, construisais des machines incroyables avec mes Lego, creusais la terre pour trouver des bestioles, arpentais les chemins de campagne à vélo, mille choses. Aujourd’hui Zoé s’ennuie. Elle a tout mais ne veut rien…


Embrasser le ciel et la terre

Voile doré du soir, nuit noires piquées d’étoiles, mais où est Cassiopée ? escaliers en pierre, terre brune, les grosses fourmis d’ébène qui cavalent, accrochant au bout de leur mandibules des miettes et des morceaux d’insectes, sommeil agité, perles de sueur, les pieds nus sur les cailloux, même pas mal, m’évader, le long du chemin, le bébé posé sur ma hanche droite, ses cheveux blonds et fins dans le vent, ses grands yeux bleus qui découvrent l’espace, son sourire si pur, s’arrêter un instant, regarder les nuages, respirer profondément, et puis repartir, en avant toute.


Quand le vent se lève

mistral (magistral), nuages poussiéreux et puis orage apocalyptique la nuit éclate, électrique, ciel stroboscopique et puis ça gronde, ça gronde, la chambre s’éclaire sans cesse la pluie s’abat sur la montagne Ste Victoire, juste là, au dessus de nous, éclairs lumière descendent sur terre, c’est la victoire du blanc sur le noir la maison tremble déluge, et la petite Emma, agrippée à son doudou sale, dort d’un sommeil profond, elle est bien loin de tout ça, au pays des rêves peut-être qu’il pleut aussi mais ça ne s’entend pas, Emma rêve en silence quand les éléments se déchaînent.

La môme néant

Ma première amie s’appelait Ange Poblette. Nom étrange. Nous étions ensemble à l’école maternelle, elle était silencieuse. Petite fille sage, cheveux blonds coupés au carré, manteau rose - je la repérais de loin -, nous nous asseyions côte à côte sur le banc de la classe. C’était du temps où je désirais plus que tout au monde une voiture téléguidée jaune, où nous faisions de la trottinette et du tricycle dans la cour de la maternelle. C’était du temps où je découvrais la « poupée qui parle » - sentiment d’inquiétante étrangeté devant cet énorme poupon qui pleurait et criait Maman ! Maman ! – comme si on l’étranglait -. Pour la première fois nous nous représentions la mort : après de longues courses poursuites nous nous étendions par terre, les yeux clos, les bras et les jambes en étoile de mer. T’es mort tu bouges plus. Nous découvrions aussi les jeux sexuels. - Et si on se léchait la langue ? - D’accord. Elle avait les cheveux courts et de grosses lunettes rouges. J’échangeais mes petites voitures. Je voulais absolument celle-là, bleue avec une bande blanche, j’ai fini par la lui piquer à ce p’tit radin. Mélusine, ma petite Alice de Lewis Carroll, était arrivée en pleurs un matin J’ai oublié de mettre ma culotte... ; elle avait longé les murs toute la journée de peur que les garçons ne s’en aperçoivent. C’était du temps où je décollais les chewing-gums du bitume et les mâchais longuement, ils croustillaient de poussière et de saletés. Délice dégueulasse. Et puis nous faisions des siestes dans le dortoir bleuté. Gros bac à doudous. Je choisissais consciencieusement toujours la même petite peluche, une souris gris sale, toute écorchée. Première fois que nous apprenions à claquer des doigts. On se sentait adulte quand on y arrivait. Petite Ange Poblette, je l’aimais comme une sœur, une alter ego - discrète, transparente, douce -. J’aimais passer du temps avec elle dans la cour, et je ne sais pour quelle raison je lui faisais toujours mal. Sans doute un peu maladroite, je la faisais trébucher, elle se cassait les dents. C’est arrivé deux ou trois fois. Je me souviens du questionnement de ma mère à ce propos, je lui avais répondu d’un air désespéré Ange Poblette c’est ma copine mais je la fais toujours tomber... . Pauvre Ange. Fragile. Et moi sûrement un peu brusque. Elle pleurait en silence, elle ne m’en voulait jamais. Elle était gentille et conciliante. Ange Poblette. Elle vivait en silence.



Quoi qu'a dit ? - A dit rin.
Quoi qu'a fait ? - A fait rin.
A quoi qu'a pense ? - A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

- A' xiste pas.

[Jean Tardieu]

Mon Japon

Pendant que d'autres couraient flingue à la main dans les Subways londoniens, moi j'étais au Japon. L'autre bout du monde, des murailles de pierres grises, des arbres sacrés, des temples, des cerisiers en fleur, mille couleurs. Plantée là une peu par hasard, je m'efforçais de m'adapter à ce nouveau milieu, à la fois exaltant et angoissant, car sous mes pieds, enfouis dans de hautes et humides herbes circulaient de longs serpents, ainsi que des anguilles. Sol grouillant, visqueux. Ne pas marcher dessus, ne pas glisser ni leur barrer la route, chaque reptile trace son chemin, chaque anguille file entre les herbes dans une direction déterminée. Derrière les arbres, un panorama époustouflant. Des montagnes dignes des estampes d'Hokusaï ou d'Hiroshige, ciel clair et nature luxuriante. Une passerelle faite de branches et de feuillages a été construite pour avancer dans le paysage, pour le voir de plus près. Je m'y aventure, hypnotisée par la profondeur du vide face aux montagnes massives et lointaines, quand tout à coup la passerelle s'écroule, et dans un élan mal contrôlé celle-ci s'envole, surplombe la ville. Je me retrouve dans les bras de Zoé, elle dort à poings fermés. Lovée contre elle, je la regarde, ses cheveux blonds, si fins, ses paupières délicates, sa bouche… sa bouche… ses jolies mains potelées, son corps tout entier. Le jour se lève, comme un murmure «...on ne doit pas nous voir ensemble... », nous devons nous séparer. Une famille de villageois m’emmène au cœur du village, ruelles sombres, marches en pierre, encore une voie de passage, cette fois-ci des tigres sacrés et des loups qui dévalent les escaliers à vive allure, ils font partie du paysage, comme le lapin d’Alice qui file vers un but inconnu, qui court après le temps, mais ce qui me paraît tragique ici ce sont ces rails imaginaires sur lesquels circulent les animaux, comme des automates. Liberté contrôlée. Instinct réprimé. Les villageois m’indiquent un orphelinat, très pauvre, dissimulé derrière de grands arbres, dissimulé aux yeux du monde, des centaines d’enfants y sont recueillis, y vivent et y meurent. On veut me montrer les blessures d’un pays tourmenté, d’un pays qui s’enfonce dans la pauvreté.
Mon Japon onirique est régi par une féroce retenue, une maîtrise de soi, de son image, de sa nature. Toute liberté est emmaillotée, ficelée, mon Japon onirique est un pays surmoïque où tout danger doit être écarté, où toute pulsion doit être contrôlée. Les animaux agressifs ? Sur des rails. Les pulsions sexuelles ? Interdites. La chute mortelle ? Evitée.


J’aurais aimé embrasser Zoé, tomber de la passerelle, me faire dévorer par les tigres.

Conversation ordinaire

Jeanne :

Oh, mais je ne meurs pas dans mes rêves. Je doute d'ailleurs qu'on puisse mourir dans un rêve, ou alors le rêve s'arrête.

Melody :

Petite objection : on peut mourir dans un rêve.
J'en ai fait l'expérience une nuit, alors que je tombais du haut d'une tour. Je voyais défiler les étages, pas de retour possible pensais-je. Lorsque j'arrivais à vive allure à quelques mètres de sol (au moment où en général on se réveille), je me posais la question : on continue ou on arrête ? Ma conscience me murmurait à l'oreille : bon, c'est toujours pareil, on voit jamais la fin du rêve, alors pour une fois, allons jusqu'au bout !

Ok, alors... on continue.

Je voyais le sol s'approcher s'approcher s'approcher, quand...SCHLAFF !!! Ecrasée par terre comme une mouche sur un parebrise. Et là, silenzio... Plus un bruit. Plus rien. Le noir le vide le néant . "Alors je suis morte ?" pensais-je. Je vérifiais si chacun de mes sens avait bel et bien disparu, j'étais presque satisfaite "Si c''est ça la mort, nous devrions mourir tous les jours tant c'est agréable !"

Mais à ce moment précis, un fourmillement insupportable attaqua mes pieds, et remontai dans mes jambes, de telle sorte que tout mon corps fut peu à peu assailli par une douleur aigüe atroce, abominable, inhumaine. J'allais exploser tant c'était insupportable, mais à ce moment là je décidai de me réveiller.

J'avais des fourmis dans les jambes.

Jeanne :

Incroyable. Merci pour l'objection. Vraiment incroyable. Quel cran vous avez eu.

L'amour en fuite

Elle me raconte son rêve, péniblement. Essouflée même, essayant de se dépêtrer de cet amas d'images étouffantes, angoissantes.

[Dans son rêve, J'ai changé. A tel point que mon visage même s'est transformé : mon menton qui était si volontaire est devenu "fuyant". J'exposais à ma mère mon nouveau projet : m'installer dans l'appartement - que j'occupe et qui lui appartient - avec une bande de jeunes : la vie en communauté.
- Mais tu es folle, tu es folle...!
Une jeune homme arrive, il fait partie de la communauté "sectaire, satanique ou SM", "maléfique" en somme. Elle lui interdit d'habiter ici. "Je fais ce que je veux", lui rétorque-t-il.
Je lui parle d'un article qui stipule que j'ai le don d'être ici et ailleurs. Je souhaite la convaincre du bien fondé de ma nouvelle vie.
- Et ton mémoire ?
- Abandonné ! J'ai renoncé depuis bien longtemps !
Ma mère lutte contre tous ces gens qui veulent envahir l'appartement, lutte contre mes désirs, mes projets, mon évolution. Atmosphère digne de celle de Rosemary's baby. Découragée, ele demande de l'aide à mon père, qui arrive un tournevis à la main pour réparer la télé, il parle avec ma grand-mère, il se fout de tout ; en somme, il est impuissant et ne comprend rien, il ne sait que parler...]

Finalement, me dit-elle, tu croyais avoir trouvé la Vérité, la Vraie Vie... mais tu étais bien naïve...

_____________________________

L'amour en fuite, ou plutôt la fuite de l'amour.
Le menton fuyant, la vie en communauté...
Je fais des efforts considérables pour me dégager d'elle, elle parvient toujours à me retenir, à me replonger dans cette diade dépassée. Sortir du chemin tracé, dérailler, prendre ses jambes à son cou et courir, s'envoler, vivre pour soi, construire ses envies. Ne plus jamais penser "j'aimerais qu'elle soit à l'intérieur de moi pour qu'elle vive tout ce que je vis"... jamais... Je ne fuis pas je m'éloigne, je ne la suis plus, je n'ai plus besoin de ça, l'osmose l'harmonie je n'en veux plus, je n'en peux plus. Je coupe les ponts, le cordon et mes cheveux. Elle souffre ma fuite, elle souffre ma fuite...

C'est pas ça la vraie vie, la vraie vie c'est celle que j'ai rêvée pour toi, c'est celle avec moi, mais pas ça, c'est pas ce que tu crois. Suis moi, tiens-moi la main, je vais t'aider, viens...

Quand va-t-elle arrêter de penser si fort, quand va-t-elle cesser de dire-à-tout-prix, de vouloir être transparente avec moi ?

- On se dit tout, non ?
- Non, plus maintenant, maman.

Elle me raconte son rêve, elle se décharge sur moi, je l'ai laissée faire, pas la force de lui expliquer que je ne suis pas la bonne oreille, je ne suis pas apte à recevoir tout ces paquets d'angoisse, j'en ai plein le dos.

Pas de psy jusqu'en septembre, j'en aurai des choses à dire, en attendant l'écriture, l'écriture, et encore l'écriture...


Et surtout : vivre ma Vraie Vie...

Patti Smith

judith

quelques masques parmi beaucoup

judith. un joyau. que certains nomment judée judas judex
et que moi enfin d’une manière tendre :
juju la perle : mon petit sucre candi.

très probable qu’on me soupçonne simplement
de la convoiter. juteuse. pas ça. Je tiens à elle.
par tous les bouts. elle est la crème
glacée de mon gâteau. dessert des anges.
je l'aime comme les juifs aiment la terre.
je l'aime comme judas aimait jésus.
oh ne vous étonnez pas. son amour fou pour le seigneur.
et ça vous rend zinzin zinzin zinzin zinzin.
l'argent ne fut qu'un reflet dans son oeil. ce fut le
baiser de la mort son or son or très pur.
judas fut le vrai plongeur. il plonge dans les bras
du fils prédestiné de dieu. illustrant les inconvénients
de l'amour homosexuel.
et pourtant me voilà qui la mange des yeux. ah spansule.
pilule vide. que m'offres-tu. l'amour peut-être
de judy. judy judy judy. cogne cogne cogne.
je l'aime comme judex (ce magicien à son propre compte)
aimait la bonne. l'image parfaite de la jeune fille.
kodak. la fille d'eve avant d'avoir mangé
l'avocado.
pourtant elle n'a ni yeux verts ni cheveux d'or.
ni bébé ange. ni candidate à la
pantoufle de verre. ce n'est pas le genre de fille
qu'on trouve dans une pub pour le ricil.
pas une garce léchée.
mais la fille que j'aime toucher. nous avons partagé
un lit mais je n'ai pu la toucher. elle s'est tounée
sur le côté. Je ne pouvais la toucher. bruissement
des draps neufs. souvenir très humide. mais je
ne pouvais la toucher. non plus qu'elle ne m'aurait touché.
pri prier prière.
victimes de cette illusion selon quoi les femmes seraient
faites
pour les hommes. radium. J'éteinds la lumière. Je ne la
toucherai pas. au bout d'un temps le désir est vaincu.
se rétracte. se retire. puis dort et dort et
continue à dormir.

Patti Smith - Judith, in Babel, traduit de l'américain par Pierre Alien.

Ô rage




Agréable soirée. Quelques uns de ses amis sont venus. J'ai retrouvé avec plaisir C*, avec qui j'avais sympathisé lors de notre déménagement ; elle nous avait gentiment aidé, ses éclats de rire nous avaient donné une énergie féroce. C* est une femme adorable, sensible, joyeuse, intelligente, mais célibataire. Et je ne sais pourquoi, tout le monde s'affaire à lui trouver un jules. Je pense souvent à cette note de Jeanne qui râlait de ce même état de fait. Pourquoi les gens s'immiscent-ils dans la vie privée des autres ? La solitude les effraye-t-ils tant que ça ? Ou bien est-ce une question de norme ? : une femme célibataire est une femme perdue ? Alors qu'un parisien sur 2 vit seul, si'lon considère qu'il y a autant de femmes que d'hommes à Paris, on peut faire l'hypothèse qu'une femme sur deux se fait emmerder parcequ'elle n'a pas de jules et qu'elle est nulle de ne rien construire - une famille un foyer et tout le tralala - , ce qui fait un total de 536 964 parisiennes bouc-émissaire d'une mentalité machiste de merde putain faut pas déconner travail-famille-patrie on en est encore là c'est ça ? Enfilons nos oeillères camarades, avançons tous au pas, droit devant, pas d'écart, tous égaux non pas en droits mais en devoirs, camarade, tu dois être à l'image de ton pays, fier et digne, ne t'éloigne pas du bord, tu risquerais de sombrer dans ton identité et tes désirs propres merde quoi si c'est ça un pays libre pourquoi nous ligoter comme de vulgaires gigots, pouquoi répondre sans cesse à une norme établie par les plus puissants, pourquoi nier le sujet alors que... le tonnerre gronde au loin...


...tiens v'la la pluie...

Je végète, tu végètes, ...

Végéter [vezete] v.intr. <6> - 1375; bas lat. vegetare "croître", en lat. class. "vivifier". 1. vx Accomplir les fonctions communes au végétal et à l'animal. -> 1. vivre. "L'animal végète comme la plante" (Balz.). 2. (1530) vx ou poét. Accomplir les fonctions propres au végétal. -> pousser. "On setait sourdre, et vivre, et végéter déjà Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses." (Hugo). 3. fig. cour. Avoir une activité réduite, vivre dans une morne inaction, mener une existence insipide. -> s'encroûter, languir. "On ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs." (Gresset). # (1835) Rester dans une situation médiocre, dans la gêne, ou l'obscurité. -> vivoter.

Et moi, quand je végète, je fais quoi ?

• Je vis ?
• Je pousse ?
• Je m'encroûte ?
• Je vivote ?

Bon, puisqu'il faut choisir, je décide qu'aujourd'hui, je vis.

Trouble every day

Obnubilée par ce disque, inlassablement bercée par la perçante mélancolie qui s'en dégage, par le goût de sang qui exhale sa saveur à mes tempes sidérées, souvenir de cette scène cannibale aperçue lors d'une soirée, du rire sarcastique de S* qui jouissait de nous offrir tel spectacle, et D* qui cachait ses yeux derrière ses petites mains potelées, envie de vomir, non, moi mes yeux étaient ouverts et ma gorge nouée. Musique lancinante, la nuit s'est effondrée sur mon quartier, voile noir sur le chat qui s'est assoupi en quelques minutes au milieu du tapis, l'homme s'est retiré et pourtant dans mon crâne résonne ce refrain...

Killing theme in my head

Je suis un saumon

Séance très intéressante aujourd'hui chez ma psy.
Retrouver des souvenirs, au plus profond de moi, remonter à la source...

J'ai alors quelques mois, seule dans un grand landau noir, près de mon lit à barreaux blanc. Plongée dans l'obscurité, laissée là, comme ça. Sentiment d'une absence qui se creuse, d'un vide étouffant. Je crie, j'appelle, je pleure, mais personne ne vient. J'ai peur. Besoin de l'Autre, d'un soutien, d'une main qui caresse ma tête de bébé, d'une parole qui m'apaise. Rien. Perdue dans ma détresse, mes cris crèvent la nuit. Ecran noir. Remonter à la source.

"Finalement, je suis comme les saumons qui remontent la rivière... Les saumons c'est pour procréer, moi c'est pour me créer."

Hic Rhodus, hic salta !

Et nous resterons quelques " abstraits "
Comme les oiseaux de nuit de préférence
Comme les oiseaux du malheur...

Epuisée. Dernière épreuve dans quelques heures, ananas dépiauté découpé en petits dés rapidement engloutis. Relire sans cesse, reprendre son souffle, ramasser son esprit ankylosé, caresser les moustaches du chat et de l'homme, rêver de s'endormir dans les feuilles, rêver de mots aériens, dénués de sens, virevoltants. Fermer les yeux un instant et apercevoir les mains de Morphée qui se tendent vers moi et attisent l'évanouissement onirique tant désiré. Résister. Inlassablement. Procrastiner mon sommeil, Mon doux Morphée, te suis infidèle, Dame Nuit Blanche sur moi veille... Ouvrir les réalités, inlassablement, se faire violence, dernier rempart, premier impact et ces mots qui se balancent, intacts. L'archange de la lune veille. Rêver d'un temps funambule, s'accrocher au fil de l'envie. Vaciller en silence. Petite plume de désespoir chancelant au gré des mirages, flamboyants. Suspendue à sa propre image, elle danse au dessus des nues, se prélasse du non-advenu. Anachronisme délétère, promiscuité accrue, elle s'enlise dans des promesses lilliputiennes, son pied qui glisse dans les limbes spacieuses semble ne plus lui souffrir. Engoncée dans des myriades fantastiques, elle se mutine enfin au risque de s'y plaire, brandit son regard espiègle sur le monde en décomposition, et s'écrie : Hic Rhodus, hic salta !

Fête de quartier

Petit tour rue des Thermopyles où se déroule la fête estivale annuelle. Le quartier rassemblé sur la rue pavée, les marmots qui courent et sautent dans les flaques d'eau, un petit chien blanc qui trottine ça et là, un marionnettiste qu'on écoute attentivement, le regard crédule des enfants : la magie fait son nid chez les tout-petits. Une jolie petite fille, cheveux longs frange courte, danse et lance des étoles multicolores qui volent au rythme de la musique, pendant que les grands contemplent sérieusement les oeuvres des riverains, peintures, photographies, sculptures - pas toujours réussies -. Fanfare au bout du couloir, éclats de sourires. Assis sur le trottoir on enseigne aux enfants l'art de l'origami - faisons un bateau japonais ! -, ouvrons notre curiosité et découvrons le chant des guitares, ici au fond de la cour, on entend applaudir. Un gamin de cinq ans, boucles blondes, yeux froncés, se promène, armé de son épée de bois et de son bouclier. Guerrier des Thermopyles, tu es las, viens t'asseoir sur ce petit coin d'herbe, ici dans le jardin. Il se repose quelques instant, gonfle ses poumons d'air et se relève pour rejoindre son père occupé à réparer son petit vélo bleu au stand réparation, là où les enfants-guerriers laissent leurs bécanes cassées, leurs fidèles destriers aux roues tordues par les trop nombreux cailloux... Concours de diabolo sur la pelouse bien verte, des nuées de bambins batifolent sous le regard bienveillant de leurs parents. Quelques poussettes, bébés émerveillés par tous ces bruits, la musique, les rires d'enfants, les discussions d'adultes - Moi j'ai fait une thèse sur la contribution à la modélisation numérique thermomécanique tridimensionnelle du forgeage - Ah, ça a l'air chiant. - Mais non, tu sais, la forge c'est passionnant, c'est un des plus vieux métiers du monde ! - Ah ouais... - Improvisation théâtrale dans la grande cour où les arbres percent le bitume. Quatre comédiens vêtus de noir et de rouge, s'égosillent et gesticulent pour donner du sens aux mots proposés par les enfants du premier rang - bagarre, kamikaze...- Rires. La buvette petit à petit attise les assoiffés, on redoute la pluie et les gros nuages lourds, quelques gouttes sur le front mais ce n'est rien, le vent balaye le mauvais temps et le soleil s'impose pour de bon. Rencontres furtives, R. avec sa grande chevelure noire et ses yeux hypnotiques - pas de bise, j'ai une conjonctivite -, E. qui supervise le stand vélos, toujours aussi frétillant, ce type a l'air simplement heureux, c'est déconcertant. C. et G., toujours aussi sympathiques et actifs dans la préparation de la fête. Moi je me suis retirée, je ne m'occupe plus de l'expo photo - cependant j'en garde d'excellents souvenirs, pendant 10 jours, des inconnus venaient chez moi m'apporter leurs photos, c'était plutôt palpitant comme boulot, rare moment dans ma vie où l'organisation ne me faisait pas peur...- Aujourd'hui je laisse mon esprit vagabonder au coeur de la fête, le long de la rue des Thermopyles, mon regard s'arrête sur des anecdotes, des instantanés de la vie, des mouvement, des émotions qui se dessinent ça et là, cette joie qui émane du rire des enfants, ce bonheur éclatant qu'on attrape pour un moment, qu'on ne veut plus quitter. Je cristallise tout cela, je le mets en boîte, je l'ingère, le fais mien, et je m'en délecte encore maintenant : je retrouve mon esprit d'enfant, je retrouve mon insouciance, et l'empreinte de l'ange semble s'effacer dans le reflet de mon image, sentiment d'harmonie et de savoir, enfin, sourire salvateur...

Le chat à poêle

J'ai bondi en voyant le chat vivant ce matin.

Rêvé que je le faisais cuire dans une poêle à frire, la bête avait les 4 pattes en l'air et attendait patiemment l'instant fatal, mais que nenni, à part son dos qui cramait littéralement, le chat paraissait tout à fait calme. Plaques de poils caramélisées, je décidais de le retourner, comme on le fait avec une bonne tranche de viande. Il se retrouvait alors assis sur ses pattes, le regard bien éveillé, peut-être un tantinet étonné : Mais, que me veut-elle...? Rien à faire, il ne voulait pas cuire, je ne pouvais pas m'en faire un festin. Je retirais la bestiole à moitié brûlée de la poêle, inspectais ses coussinets - qui avaient quasiment fondu -, et là, pincement au coeur. Ce chat ne doit pas être très heureux à l'instant présent, il doit même souffrir, me disais-je intérieurement.
A ce moment précis, le dit chat s'installe sur mon ventre et se met à ronronner... Sursaut.
Il est 8h00...

*
Il y a quelques semaines le chat a en effet mis les pieds dans le plat, plus précisément ses pattes dans la poêle brûlante (et pleine d'huile), il a assez rapidement compris que s'il ne bougeait pas il prenait un risque important, il a bondi et galopé dans l'appartement, badigeonnant d'huile moquettes et parquets. Après inspection de ses coussinets, il s'est avéré que Monsieur le Chat aurait pu se faire très mal, puisque le bout de ses coussinets avait commencé à fondre... Plus de peur que de mal.

*
Moralité :
"Chat échaudé met des moufles."

L'épée de Damoclès

Cheveux courts grande première. Tête légère tympans écorchés vifs One trip one noise en boucle, coupée du monde, abstraction vitale, bulle de violence joute verbale, - Cantat - sa voix / frémir / se laisser porter Saint Germain des Prés tant de souvenirs et justement Lolita nie en bloc pas loin du Rive Gauche des nuits entières à danser, s'embrasser ; c'est si loin, au milieu des décombres, ma douce Lo au coeur des ombres. Statiques. Mutiques. Mutilées. Annihilées.
Défilent les gens passe le temps et soudain tout s'écroule, solitude absurde envie d'autre chose, tout effacer. Sans recommencer. Sans perdre quiconque, sans se perdre. Tout effacer. Ne plus supporter la mort des autres, fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve, fuir la catastrophe de la naissance, éviter la vie le vide le trop plein, se soustraire, enfin. Plus le temps passe, moins j'ai confiance en moi, lui disais-je cette nuit. Soupir, compassion muette. Et le gouffre qui se creuse jour après jour, ma force qui se consume, comme du papier à cigarette. Lentement, grâcieusement, indubitablement.
Je suis psychiquement grabataire.
"Accords perdus", comme dit xioix. Dégringolade sans nom. Au festival d'Annecy je discutais avec des gens. Ils étaient pleins de vie, joyeux, énergiques. Je me suis sentie si triste, l'espace d'un court instant, décalée, éteinte. J'aurais bien pleuré, mais personne n'aurait compris.
J'ai parfois le sentiment d'incarner la face mélancolique de mon père, je deviens ses idées noires, je suis son revers de médaille, je porte son vide, je le complète dans son aspect mortifère. Impossible de me dégager, au contraire, je m'enfonce un peu plus chaque jour, je me rapproche de lui, Pierrot lunaire, je me rapproche de lui, je voudrais saisir cette cruelle absence et la mettre en pièces, je voudrais qu'il crie son existence, qu'il cesse de la nier, je voudrais qu'il soit là, simplement là, pour lui, pour moi. J'aurais voulu qu'il soit là. Mon pauvre papa. C'est comme s'il était déjà mort, pensais-je il y a quelques temps. La distance crée le fantasme. Depuis que mes parents sont partis, il y a 6 ans, je rêve. Je me dis que je les regrette déjà. Je regrette de ne plus les savoir près de moi. De ne plus créer de liens avec mon père. Quelques secondes au téléphone, rarement. Il a horreur de parler dans un combiné. Ce qui n'arrange rien. Et pourtant je sens quelquefois un débordement d'amour. Muet. Mais bel et bien là. Un amour maladroit. Balbutiant. Et tout ce temps qui se perd, qui ne sert à rien. Tout ce temps qui s'écroule alors que mon père est là. Je voudrais passer ce temps avec lui. Créer autre chose, je n'attends plus l'affection qu'il n'a pu me donner, faute de s'aimer lui même, j'attends autre chose, une relation d'adultes. Comme ces rares nuits d'été où, alors que tout le monde dort, je le retrouve dans son atelier. Nous nous redécouvrons alors. Parlons, parlons, des heures durant, il me raconte sa vie, me montre des dessins de son enfance, me fait écouter ses derniers disques de jazz, il est drôle, aimant, en quelques mots : il est vivant. Alors je suis heureuse. Son sourire me rend le mien, et je vois s'éloigner cette grande faucheuse qui rôde autour de lui, qui voudrait l'entraîner dans une danse macabre. - L'épée de Damoclès vole en éclats. - A ce propos mon père a un jour pendu une lance au dessus de sa table à dessin, une lance africaine je crois. Alors qu'il avait le dos tourné, j'ai accroché une étiquette à l'objet : "Lance de Damoclès !". Il a beaucoup ri, mais au fond c'est ça. Il vit avec cette menace perpétuelle, avec ses pulsions de mort, débordantes, qui le torturent nuit et jour. Ses milliers de livres et de disques, c'est pour remplir le vide qui se creuse en lui. Il ne parle quasiment que de ça. Théologie politique, Religion, Cultures Maya, Indoue, Bachibouzouk etc..., biographies de compositeurs, d'écrivains, de personnages inconnus au bataillon mais tellement intéressants, Romantisme allemand, Perspective, Art Roman, des tonnes et des tonnes de livres, partout, dans toutes les pièces, même dans les couloirs, dans les chiottes, les placards, les tiroirs, ça grouille, ça fourmille... Il intellectualise, il sublime à mort ! C'est ce qui le maintient en vie aussi, sans doute. La lecture et l'art, deux rejetons de le pulsion de vie, deux activités antagonistes : introjection d'une part et création-expulsion d'autre part. Se remplir de mots pour cracher des traits, créer de la perspective là où il n'y a que du vide.
Et surtout, fuir l'angoisse.

...

...Depuis l' temps que j' te rêve,
Depuis l' temps que j' t'invente,
De pas te voir j'en crève
Et j' te sens dans mon ventre...

J'ai oublié

Samedi réjouissant. Achats compulsifs Sous le sable, une livre de cerises, des livres de bêtises, One trip one noise, les yeux collés aux étalages comme une gamine devant une vitrine de jouets ; et puis vendredi soir, envoyé une carte postale avec des chats, avec écrit Bonne Fête Mum et à la verticale de chaque première lettre Bibliothèque François Mitterrand ça ne veut rien dire c'est ça qui est bien ma mère en rira autant que moi c'est-à-dire pas-énormément, c'est ça qui est bien. Et puis j'ai regardé le chat et je me suis dit Je vais le sortir, alors, comme une gamine je l'ai emmitouflé dans mon sac et me suis promenée, il avait l'air satisfait, le chat, regardant les gens avec ses yeux béants, contemplant les pigeons avec ses grands yeux ronds. Et puis on a acheté des pastilles parfumées pour le bain, et à 1h du matin, comme des gamins, on s'est amusé, de bulles et de mousse, et puis on a ri.
Et puis y a eu ce train, y a eu cette gare, tous ces gens, l'endroit même où j'avais voulu... oui, quelques semaines auparavant. Ca me paraît si loin, déjà, pourtant. Du bruit, des regards en raffale, et des mots, plein de mots prononcés pour rien, ou pour si peu. Des gens hagards, quelques brouillards, ça et là, des tas de valises et puis des sacs déposés, des fardeaux affalés. Et puis ce va-et-vient perpétuel, et cette horloge qui ricane au-dessus de leurs têtes d'enfants, elle se moque, elle s'impose, elle rassure, elle affole, on l'épie on la guette, on voudrait qu'elle s'arrête...
Et puis comme un éternel refrain nos regards qui se frôlent, des paroles qui s'envolent dans cet air de grisaille, et sa main angoissée que je serre dans la mienne, les perles de sueurs sur son front agité, je les bois, et ses caresses je les mange il me manque déjà... je n'aime pas les trains quand ils séparent avait-il dit au mois d'Août.
Et puis il s'est éloigné, et je suis restée là, noyée dans notre amour, perdue là sur ce quai, attendant déjà son retour...

Je ne t'en veux pas
Je ne te vois pas
Et j'ai oublié
Qui tu étais

Qu'est ce que j'ai bien pu faire
De ce souvenir
J'ai oublié

Je ne t'en veux pas
Je ne te vois pas
L'histoire de ce train
Ne me dit rien

De quoi nous avons parlé
A la fin de l'été
J'ai oublié
J'ai tout oublié

Oublié

Long ago and far away

Yeux qui crépitent tête déboulonnée les bras ballants je range mes mille-feuilles je ne pense plus les mots emmêlés je me prends les pieds dans les lignes les lettres se bousculent des pages et des pages qui prennent le large un souffle à fleur de concepts et puis tout s'arrête.

Assise sur mon ennui je m'étends et détends ma lassitude au point de non-retour écran noir et paupières apathiques je mastique le fur-et-à-mesure et m'échappe dans l'arrière-pays de mes rêveries aseptisées...

Mon frère

Marcelle,
Si j'avais des ailes,
Je volerais grâce à elles,
Marcelle,
Vers la plus belle
Des jouvencelles,
Celle qui a pris mon cœur :
Ta petite sœur...
Poum ! Poum !

Et nous chantions à tue-tête, mon frère et moi, dans la campagne beauceronne, nous pédalions à toute allure dans la grande rue du village, les cheveux au vent, nous saluions les paysans et criions pour exciter leurs chiens. Mais maintenant, où est-il l'été ? Où sont passés l'idole et l'enfant ? La question ne se pose pas. T'as pas tout dit, sentimental bourreau, mon frère, petit homme qui vit d'espoir. Plus de méli-mélodie, le beau voyage est terminé, nous sommes loin, in the desert.

Y aura plus personne...

Eu T* au téléphone. Il me parle du manque qu'il ressent depuis la mort de sa mère, le 31 mars.
J'avais été atterrée en apprenant la nouvelle, pendue à mon portable, au beau milieu d'un couloir de métro... Nous avions discuté quelques minutes avant que je pose la fameuse question "Et les amours ? "
- C'est pas l'moment, m'avait-il répondu de sa petite voix d’enfant. Il faut qu'on se voie, pour parler, pour faire le point... sur nous, notre vie.
J'avais rien compris.
- D'accord, on se reverra quand tu te sentiras prêt. Dans quelques mois peut-être, j'ai beaucoup de travail en ce moment…
- Dans quelques mois... Bon, si tu veux…
- Tu as une petite voix, qu'est-ce-qu'il y a, y a quelque chose qui ne va pas ?
(soupir... puis sanglots)
- C'est ma mère... Elle est morte...
Je m’étais alors arrêtée dans ce long couloir bondé, et j’entendais cette phrase résonner dans mon esprit, je voyais défiler des tas d’images, le petit Antoine Doinel devant son prof, le visage encore juvénile de T*, je me rappelais sa mère, moi qui l’avais tant détestée, moi qui avais plus d’une fois souhaité sa mort, mais c’était fait maintenant, c’était vrai.
C’est pas vrai c’est pas possible comment c'est arrivé elle est morte comme ça d’une crise cardiaque mais elle était pas cardiaque ! je comprends pas c’est trop dur Melody c’est horrible ce qui m’arrive oh la la on est orphelins maintenant j’ai tellement de peine pour toi je suis seul tu sais je ne trouve pas les mots je suis là elle est morte dans mes bras comme ça simplement j'ai tant de peine j’ai pas compris tout de suite elle respirait plus comment tu vas faire et tes sœurs on est orphelins tous seuls quand je rentrerai le soir y aura plus personne.

Si vous voyiez dans ma poitrine le chantier



Ils ont détruit la vieille imprimerie, rue du Moulin de la Vierge.
La même rue que j'empruntais pour aller voir Mélusine et ses chats siamois, son hamac et ses figurines de Lucky Luke.
Nous avions quatre ans.
J'aimais Mélusine. Petite Alice de Lewis Carroll, les cheveux courts, les mains toujours sales, petit air mutin, jupe rouge et socquettes usées, elle était simple et attachante, jolie et désinvolte.

**********

Un amas de terre et de tôles émerge maintenant,
rue du Moulin de la Vierge.