Y a un truc !

Dans le creux de ma dent fleurit une légère douleur. Je quitte mon boulot. Il est dix-sept heures. Je descend la rue, heureuse comme tous les soirs de retrouver mon Ulysse - ça s'étend insidieusement... Je m'engouffre dans la bouche du métro, espérant lui laisser ma douleur, mais ça continue, elle enveloppe maintenant les dents alentour, puis attaque la gencive. Je visualise un fil infime reliant mes molaires à mon cerveau, ça commence à taper, des ondes algiques cognent dans mon crâne tandis que la ligne treize nous transporte, pauvres cloportes, à nos stations domiciles. Freud avait raison : ‘’L’existence du sujet se resserre autour du trou de la molaire’’. C'est ça. Dolor sum. Les portes s'ouvrent précisément en face de la sortie escalator, je file et m'envole jusqu'au niveau terre, ma putain de dent continue de lancer ses éclairs. J'entre dans le square, Michèle est là. Ulysse quant à lui regarde jouer les petits dans le bac à sable, il me voit, me sourit.
- Ca a été aujourd'hui ?
- Oui ! Votre petit a percé sa première dent !
- ... !!! ??? !!!

Eloge de la paresse

Le panda, étymologiquement "chat-ours", est un mammifère noir et blanc et "carnivore mais herbivore" (cf. définition du Larousse) : d'entrée de jeu l'on voit bien à quel point le panda est incapable de prendre des décisions.

Vous me direz : il faut être con pour être carnivore mais herbivore, et là je vous répondrai : vous avez raison, cependant, voici une explication : le panda est une espèce d'ours mal nourri : naturellement bouffeur de viande mais trop lent pour chasser, il serait devenu herbivore malgré lui. Si ça n'était que ça, me direz-vous, ça ne serait pas bien grave. Mais il y a un problème : son intestin de carnivore digère mal la verdure (fichtre !). Les bambous sont si peu caloriques qu'il doit en consommer pas moins de 30 kg par jour. Ca fait beaucoup. Et ça doit le déranger un max au moment de la digestion.
L'on pourrait aisément imaginer le désarroi du panda face à une proie animale : la faim, la frustration, la résignation, le désespoir !
Que nenni. Malgré sa dégaine de looser, le panda ne souffre pas de frustration. Car c'est un animal gentil qui sait se contenter de peu. Les montagnes chinoises regorgent de bambous, le panda s'en accommode, quitte à avoir la chiasse toute sa vie et à renoncer à la chair fraîche. L'important n'est-il pas d'avoir la panse bien remplie, fut-elle de plantes dégueulasses et indigestes ?
Lent, et, nous l'avons vu, pas pinailleur pour un sou, le panda n'en reste pas moins un animal doté d'une grande paresse.
Cela peut s'observer lors de la procréation (un bien grand mot pour un animal si paresseux qu'une simple partie de pattes en l'air l'emballe autant que d'escalader l'Hymalaya)
Avant d'aborder le sujet du comportement sexuel pandesque, il me semble nécessaire de préciser que la nature s'est décidément acharnée sur ce pauvre animal puisque la période de rut des mâles et les chaleurs des femelles ne coïncident pas toujours. De plus, la femelle n'est réceptive que deux jours par an. II faut donc une conjonction heureuse pour que la rencontre porte ses fruits.
Par conséquent, le panda, grand assisté qu'il est, n'a pas forcément les idées en place lors de la saison des chaleurs. Préférant se la couler douce et bouffer son bambou peinard, il est parfois nécessaire, pour perpétuer l'espèce, de stimuler l'animal pour le remettre sur le droit chemin, celui de la femelle ouverte à toute proposition (deux jours par an, souvenez-vous). Pour ce faire, l'utilisation de moyens modernes et typiquement humains est de mise, comme l'insémination artificielle ou …la projection de films pornographiques (mais ça n'est qu'un exemple et nous ne voulons pas savoir ce que font les soigneurs devant les cages des pandas pour leur donner des idées, ah ça non, nous nous y refusons.)
La paresse pandesque ne s'arrête pas là, chers lecteurs.
En effet, dame panda gravide (lorsque sieur panda a réussi son coup), lasse de se traîner une petite crotouille dans la panse, ne porte son petit que trois à cinq mois. A la naissance, le petit panda ne pèse pas plus de 100 grammes, soit le poids d'un steak haché tout plat de la cantine. L'on peut en conclure que dame panda ne se foule pas des masses et qu'elle est partisane du travail bâclé et du moindre effort, ce qui, tout compte fait, ne nous étonne pas tellement.
Les portées sont constituées de un à deux petits, dont la viabilité est fragile, il arrive souvent qu'ils trépassent dans les premiers instants de leur vie. Cependant, lorsque dame panda a plusieurs petits vivants, elle ne s'occupe que d'un seul et les autres meurent rapidement, sans doute parce que l'énergie nécessaire pour en élever plusieurs est trop élevée. On retrouve parfois au sol, écrasés par le poids de leur mère, les galettes des petits rejetons abandonnés à leur triste sort.
Enfin, dernier point, la durée de roupillage du panda confirme nos conclusions, puisque ce dernier dort 12 heures sur 24, soit la moitié du temps. Mais, manque de pot, il ne peut guère hiberner car le bambou ne fournit pas une nourriture suffisante pour cela.
Pour terminer, il faut savoir que le panda apprécie l'eau et aime s'abreuver au bord des rivières. Parfois il lui arrive de ne plus pouvoir marcher tant son ventre est lourd, il peut également s'affaler et piquer un somme avant même d'avoir quitté le point d'eau.
C'est dire s'il est flemmard.
La conclusion de cet exposé est sans appel : le panda est un animal qu'on se demande à quoi qu'il sert et comment qu'il fait pour exister encore à notre époque où la productivité, la rapidité, la vivacité d'esprit, l'efficacité, la rentabilité, la communication-à-tout-prix, la séduction et le cul sont de mise.
C'est ce qui me fait penser que le panda, dans son aspect absolument excentrique et inutile, représente dans notre société bien plus qu'un animal : c'est un symbole de résistance, un éloge de la paresse.

Song of love

L'appartement

Cette nuit, j'ai rêvé de la pluie. Des trombes d'eau s'abattaient sur le jardin de mon enfance. La porte de la cuisine était ouverte, et, craignant que l'eau ne pénètre dans l'appartement et emporte tout sur son passage, je fermais le petit loquet - puisque la poignée depuis toujours était hors d'usage. C'était une vieille porte vitrée que Brahim avait installée provisoirement. Elle était restée comme ça, des années durant. Le loquet était arrimé à un petit pan de mur habillé d'un fin radiateur. J'aimais m'y adosser pour me réchauffer tout en observant les bambous par la vitre, les chats qui partent en vadrouille sur les toits, dans l'hiver parisien. Face à ce mur, il y avait la grande table de ferme, massive et irrégulière, un banc en bois un peu bancal, et un petit tabouret vert : la place de mon père. Le matin, j'attrapais des pains au chocolat dans le meuble collant de graisse, au dessus du frigo. La machine à café ronronnait, mes parents dormaient encore. Je passais par le jardin pour ne pas les déranger. Julien étirait ses pattes en baillant sur le linge négligemment posé sur le radiateur du salon, les yeux mi-clos et l'air confiant. C'était un gentil chat tigré que ma mère avait recueilli, abandonné avec son frère au bord d'une route. Il subissait mes jeux d'enfants avec patience - je l'enfermais dans une cabane de coussins, je jouais à la dame qui abhorre les chats, puis à celle qui vient le sauver et le couvre de baisers... Le pauvre ne devait rien comprendre, si tant est qu'il ait pu un jour comprendre quelque chose... Il miaulait souvent, posté devant la porte de la véranda, et lorsqu'on lui ouvrait, il sortait puis faisait aussitôt demi-tour pour rentrer. Le chat exige d'avoir entière liberté. Tout obstacle doit être éliminé, toute porte doit donc rester ouverte, au cas où il lui prendrait l'envie de sortir, même s'il passe en réalité la journée affalé sur le linge chaud du radiateur. Lorsque, vers dix-huit heures, j'entendais la porte de l'immeuble claquer, le tintement particulier des clés dans le couloir, devinant l'imminence de l'arrivée de mon père, je partais me cacher n'importe où. Derrière la chauffeuse rose du salon, ou, beaucoup plus loin, dans la cuisine, adossée au mur de sorte qu'on ne me voie pas. Je m’interdisais de voir mon père entrer dans l'appartement, je jonglais entre la jubilation, la peur, et sans doute l'envie qu'il me cherche. Qu'il aille à ma rencontre. Un jour je suis restée dix minutes dans la cuisine. Il ne m'a jamais cherchée, ni trouvée d’ailleurs. Dans mes rêves d’enfant, il me poursuivait avec un couteau pour me tuer. J’étais à la fois terrifiée et réjouie de son vif intérêt pour moi, aussi funeste soit-il. Aujourd’hui, on a peur de perdre le fil, on s’admire et on s’aime en silence. Dans quelques mois, le premier étage de l’immeuble fera son entrée dans le royaume des souvenirs et des rêves. Ancien atelier de mon père et ancien appartement ayant abrité mon adolescence, le premier sera le dernier. Je quitterai le nid, et vingt-sept années de ma vie. Dans ma tête se dessinent les perspectives de l’appartement et se mêlent les souvenirs de toute une existence. Bientôt, le théâtre des rêves ouvrira le rideau sur ces années de bonheur, invitant les spectres tant aimés de mes chers disparus, et dans un spectacle nostalgique je pourrai retrouver pour un temps tout ce qui n’est plus…

Fatiguée

[...]Je voudrais être un arbre, boire à l'eau des orages
Pour nourrir la terre, être ami des oiseaux
Et puis avoir la tête si haut dans les nuages
Pour qu'aucun homme ne puisse y planter un drapeau
Je voudrais être un arbre et plonger mes racines
Au cœur de cette terre que j'aime tellement
Et que ces putains d'hommes chaque jour assassinent
Je voudrais le silence enfin et puis le vent [...]

Renaud - Fatigué

Amy

Amy est partie. Envolée. Où est-elle me dit-il.
Où est-elle ?
Je voudrais croire qu'elle me voit, qu'elle m'entend.
Elle est peut-être ici, ou peut-être là, dans ma tête, dans l'air que je respire. Dans mon coeur.
Ma mémoire.
Amy est partie, je ne sais où.
Elle a largué les amarres.

Le dernier jour de sa vie,
elle a pris le visage de ses enfants entre ses mains trop maigres,
et puis elle a souri.
La lune dans son drapé noir
l'a saluée,
ultime croissant de nacre,
et puis
un cri a déchiré la nuit.
C'était Chloé, effondrée au chevet du lit de sa
maman.
-
Amy ne rit plus, elle ne raconte plus d'histoires.
Elle est morte et danse en nos mémoires
délivrée de son compagnon d'infortune,
Aloïs
-
J'entends son rire, éclatant de liberté
celui-là même qu'elle laissait échapper
lorsqu'elle écoutait la douce mélodie
du violon iranien.
Elle était amour, poésie et joie.
Amy est
Libre
maintenant,
scintillant gracieusement
dans la nuit éternelle.