Le square aux oiseaux



Des années que je n'avais pas franchi la petite grille verte de ce square... Pas loin de vingt ans. Nous nous installions, maman et moi, sur un de ces vieux bancs abîmés par le soleil et la pluie. Sur mes genoux était posé un petit sac plastique rempli de pain sec - tranches, quignons, miettes... Je jetais le premier bout de pain, comme on lance sa ligne à l'eau, avec la belle impatience de l'enfant que j'étais. Maman me souriait, elle avait le soleil pour elle. Nous passions de longues minutes à guetter les oiseaux. Un petit moineau furtivement ouvrait le bal, puis deux, trois, et voilà que des dizaines de volatiles surgissaient de toute part, formant autour de nos pieds un formidable ballet ! Merles, pigeons et moineaux sautillaient devant mes yeux - mon bonheur était complet ! Je pouvais rester des heures assise sur ce banc avec maman, les oiseaux, le soleil et la liberté. Jouer avec les autres enfants ne m'intéressait pas, non, je ne les aimais pas, ou peut-être avais-je peur d'eux... je ne sais plus. Je crois que, d'une certaine manière, j'aimais déjà ma solitude.
Aujourd'hui nous avons poussé le petit portillon vert, et nous sommes entrés dans le royaume de mon enfance. Le bac à sable, le "mur préhistorique", les vieux bancs et les pigeons sont toujours là, les petits vieilles qui se nourrissaient des cris joyeux des enfants n'ont pas bougé, elles ont le même regard attendri, tête penchée et sourire aux lèvres... Rien n'a changé. Le square aux oiseaux, peuplé de souvenirs, a un doux parfum de nostalgie. Quelques larmes perlent au coin de mes yeux... Le ciel est clair, et l'air un peu frais. Deux bambins jouent dans le sable, et moi, je suis là devant eux, sans pain sec, sans maman, sans mon âme d'enfant, je suis là assise sur un banc, en serrant contre moi mon fils pour qu'il n'ait pas froid.