Ulysse ou le beau voyage

Midi. Le bal silencieux des contractions commence... Un, puis deux pas de danse, trois, quatre et ça recommence ! Eveil des sens : et si c'était vraiment ça ? Un peu comme attraper la lune ou toucher le soleil sur la ligne de l'horizon, après avoir des mois durant parcouru le globe, affronté vents et marées... Ulysse est-il enfin prêt ? Quinze heures - c'est maintenant une valse à mille temps ! Une petite bruine accompagne notre court et serein voyage - marcher en direction du bâtiment B, penser que nous en sortirons à trois... Assis sur les fauteuils bleus, nous nous regardons, longtemps, tendrement - et si c'était vraiment ça ? Une femme en blanc nous accueille, comme vous semblez sereins, comme votre ventre est gros ! Je m'allonge sur la table de travail dans la salle Mimosa - ma fleur et ma couleur préférée -, Frédéric me sourit, m'enveloppe de son regard de velours. La femme en rose arrive : orage ! - "encore un trou de mite !" dit-elle - déception - le col n'a quasiment pas bougé - je crains qu'ils ne nous renvoient à la maison compter les pas de valse... Mine de plomb. Un ange passe, puis deux, puis... un liquide chaud s'écoule tout naturellement, comme une évidence - le temps suspend alors sa course, et mon visage s'éclaire d'un large sourire, mes yeux pétillants d'espoir... Et si c'était vraiment ça ? Dans le couloir "je crois que ma femme est en train de perdre les eaux !" - la femme en rose connaît la chanson, point d'émotion - le fossé est bien grand qui nous sépare ! Comme une petite vieille on m'installe dans un misérable fauteuil roulant, nue sous mes linceuls blancs - d'un seul coup je comprends tous ces vieillards qu'on ballotte et qu'on fait rouler dans les corridors bleutés : comme on se sent impuissant ! Salle de pré-travail, les eaux continuent d'inonder le lit et nos esprits impatients de presque parents. Le bal des douleurs doucement s'installe, dans cette pièce aux stores mi-clos, et les heures, au rythme du goutte-à-goutte, passent... Navigant sur des vagues algiques toujours plus fortes, je serre la main de Frédéric, qui par sa douce présence et ses paroles rassurantes accompagne ma souffrance. Des larmes sillonnent ma joue, je repousse sans cesse mes limites mais... encore et toujours ce sommet de la vague qui revient comme un leitmotiv - ne plus sentir en son corps qu'un terrible étau qui broie la chair - et personne ne vient - nous portons seuls et à bouts de bras cette lancinante douleur depuis maintenant deux heures, et ma plainte semble se heurter aux murs sombres de la Maternité: vox clamens in deserto... Il est déjà vingt-trois heures. On entre. On me fait rouler jusqu'à une salle, bleue cette fois-ci, "Les lilas". Assise, ou devrais-je dire, effondrée sur le bord de la table de travail, posée là comme un paquet informe, mine déconfite, j'aperçois deux femmes, dont une en bleu qui ne se présente pas. Elle aussi connaît la chanson, elle fait ça tous les jours, peut-être comme un automatisme, comme Charlot qui visse ses boulons, inlassablement. Je fais le dos rond, elle me pique, me plante le cathéter entre les vertèbres, je ne suis plus à ça près, ça m'est absolument égal pourvu que cessent ces maudits tsunamis qui déferlent dans mon ventre... Quelques minutes - je ne sais plus - Enfin, un long silence, et le sentiment de voir se dissiper les sombres nues : les vagues au loin disparaissent. Mes jambes s'emplissent d'un sable lourd tandis que mon esprit las se détend... La courbe des contractions continue d'osciller, mais je ne sens plus rien, miracle de la fée bleue que je bénis aussitôt - elle s'appelle Bénédicte, drôle de dessein. Allongée sous les néons blafards, je sèche le coin de mes yeux, l'orage est passé, je pourrais aisément m'endormir, je préfère simplement m'assoupir, savourer mon bien-être. Minuit. Frédéric n'a rien mangé depuis hier. Les gâteaux que nous avions méticuleusement rangés dans le sac orange, nous les avons dévorés les derniers soirs de grossesse, lorsqu'à la nuit tombée nous partagions de petits délices sucrés... Je lui suggère de prendre l'air, d'aller se restaurer, après tout nous avons tout notre temps ! je ne souffre plus, je suis bien. Il part. Je ferme les yeux - je voyage un peu - nourrie par un sentiment de quiétude absolue. Dans le couloir, le bruit feutré des femmes en rose, les cris des nouveaux nés, la mouvance éphémère de la nuit. Je reste là, seule dans la salle des Lilas... je crois même ne penser à rien. Seuls mes sens continuent leur discret labeur dans mon corps amadoué... Christine entre - c'est la femme en rose -, m'ausculte, m'interroge. Non, je ne sens rien, lui dis-je, votre col est ouvert à neuf et demi, vous ne le sentez pas pousser ? Ah si, peut-être... ah oui maintenant que vous me le dites effectivement... Vous êtes en train d'accoucher, où est parti votre mari ? Il quitte à peine la maison, sa voix est détendue, il est repus. Une seconde plus tard il court, remonte la rue des Plantes à toute allure, il est 1h30. Eh bien, il n'est pas angoissé me dit-elle. Je souris, elle n'imagine pas la tête qu'il doit avoir, essoufflé, cheveux hirsutes, narines gonflées aux portes de la Maternité ! 1h45 mollets en appui sur les étriers, je dois maintenant rassembler toutes mes forces, Ulysse ne doit pas être loin... Frédéric n'a même pas eu le temps d'enfiler sa casaque, il porte sa belle chemise blanche à carreaux, celle qu'il portait lorsque nous nous sommes connus, ma préférée. Il est impatient et plus que jamais respire la beauté et la confiance. Une nouvelle vague arrive, indolore, transparente, Catherine, l'infirmière qui nous avait accueillis ce soir de juin aux urgences lorsque nous avions craint de perdre notre bébé, pose ses mains d'ébène sur mon ventre. Postée entre mes jambes, Christine, chef d'orchestre de la vie, donne le départ. Inspirer... expirer... inspirer... bloquer... Pousser ! Sa tête est déjà là, elle me fait toucher du bout du doigt le sommet de son crâne ! Mon Ulysse commence un nouveau voyage, sans doute le plus éprouvant. Chaque poussée mobilise en moi toute mon énergie, tant physique que psychique. Jamais je n'ai soupçonné pouvoir déployer autant de force... Tout est simple... jusqu'au moment où le monitoring s'emballe et se met à crier au danger - ça clignote, les chiffres rouges diminuent dangereusement : le rythme cardiaque ralentit - le spectre de la "souffrance fœtale" menace mon bébé. Je regarde Frédéric, nous sommes inquiets. Ca n'est pas facile pour lui, il faut pousser encore plus fort, me dit-elle. Les minutes défilent, deux, trois, quatre énormes vagues, cinq à six poussées et voilà que la tête et les épaules de mon fils sont dégagées. Christine me propose de le hisser hors de moi ! Je saisis Ulysse sous les bras, sa peau est extraordinairement douce et chaude, humide, presque sensuelle - je le pose sur ma poitrine : sa beauté m'émerveille - joue posée entre mes seins, grand yeux noirs éblouis par la lumière, petites narines mignonnes - mon bébé, mon Ulysse ! Comme je l'aime ! Il me semble le reconnaître aussitôt, il ne pouvait pas être autrement, mon Ulysse ! Je l'enveloppe immédiatement de tout mon amour... Frédéric coupe le cordon, notre fils est emmené en couveuse, il a souffert pendant le passage - étouffé par le fil de la vie -, il a besoin de soins et de surveillance... Nous restons là, dans la salle des Lilas, époustouflés par la puissance de l'événement, submergés par un flot d'émotions. Une femme en blanc nous annonce que le bébé va bien, que son papa peut venir le voir... Larmes de bonheur. Quelques grains de sable plus tard la porte s'ouvre sur le couloir. Frédéric est là, fier et superbe, portant dans ses bras notre fils Ulysse. Plus rien n'existe autour de nous. Nous sommes tous les trois seuls au monde, en route pour une nouvelle odyssée, la plus heureuse et la plus belle... l'odyssée de la vraie vie, la vie de famille...

  • Très belle et très juste description de ces heures, de ces instants. Il fallait tout ton talent et ta poésie pour décrire aussi merveilleusement ces souvenirs inoubliables.
    Je t'aime

  • J'avoue... pfs, on semble blasées. Mais, je peux t'assurer que je ne sors pas d'un accouchement sans avoir besoin d'un minimum de temps avant de me jeter... dans les papiers! Evidemment, il y a ceux avec qui ça ne passe pas du tout, je me suis déjà vu passer la main (1 fois ou 2,on ne plait pas à tout le monde). Pfs on accueille un couple après avoir vécu une histoire un peu difficile, un accouchement qui se passe mal... c'est pas facile tous les jours de sourire. On est pas blasées, juste pfs plus d'énergie émotionnelle.
    J'suis ravie que l'Ulysse se porte au mieux, ainsi que ces parents!

  • :) ça reste un des quelques plus beaux souvenirs de vie : la naissance de mon Clé .. avec les premiers moments de la rencontre avec mon Lulu et ... un ou l'autres qui sont mon jardin secret ;)


    félicitations :)))

  • Quel joli récit! Bravo pour ton courage!

  • fredou >> merci mon ange !!! :o)

    rachtaquouère >> je comprends. Tu sais, pendant ces trois jours à la mater, j'ai rencontré des soignants formidables, notamment des sages-femmes, très professionnelles et surtout très humaines : douces, à l'écoute, dans une très belle empathie. Je leur ai donné toute ma confiance, et l'échange avec elles fut vraiment très riche. La seule qui a été désagréable, c'est celle qui a traité mon col de trou de mite en se marrant avec ses collègues... Et puis elle tirait une de ces tronches !!! Enfin, comme partout, y a des bons et des moins bons ! ;o)

    fabrice >> merci ! Un des + beaux moments après l'accouchement est la première nuit à la maison, nous avons dormi avec notre bébé entre nous, c'était absolument magique !! De ces moments qu'on garde dans son coeur toue la vie !

    frédérique >> merci !! :o)

  • Au début je n'ai pas osé/voulu laisser un message ici parce que j'avais trop l'impression que c'était un petit endroit à vous.
    Et puis finalement, maintenant qu'il y a plus de messages, je peux revenir déposer un petit mot. Comme tout le monde, je trouve ce moment très beau, touchant et poétique à la fois. Et j'aime bien le balais des dames en rose, en bleu, etc. :-)

  • Bravo pour ce texte qui traduit toute l'émotion que peut donner l'arrivée d'un enfant... Bienvenue à Ulysse. Je lui souhaite longue vie avec plein de rires et de joies, et quelques menues bêtises (après tout, chacun son tour !)
    Naturella (maman de 4 bambins)

  • Hop, plein de bonheur à tous les trois !

    Tiens, maintenant je comprends mieux le dessin du 5 février :-)

  • @ Thom > sans parler du balais des femmes de ménage !! ;o)

    @ naturella > merci pour ce gentil message, et bienvenue à toi sur mon blog !

    @ dclg > hé hé, c'est qu'il est obéissant mon p'tit Poupinou !!! :oD