Peau de chagrin
Assise sur le rebord de son lit, elle scrute le ciel, en silence. Les peupliers majestueux la saluent un à un dans un délicat mouvement de va et vient, quelques feuilles roussies jonchent le bitume, en contre-bas. La pièce est lumineuse en ce premier jour d'automne, éclairant le visage serein, creusé de vie et pâle de discrétion, de cette vieille femme, posée sur le coin de son lit dans une absence vaporeuse. Le temps autour d'elle déroule son fil, tandis que se tissent tout autour de son âme ses souvenirs d'enfant. Papa est là, qui se balance sur le rocking chair noir, en la tenant dans ses bras aimants. Les flammes dansent dans l'âtre, mues par les nuances mélancoliques du Winterreise de Schubert. La maison exhale encore le doux fumet du coq au vin... Dehors l'air est glacial, le grand tilleul a quitté sa belle parure et retourne en sa sève, en ses racines, puiser la force de résister au froid hivernal. L'herbe, saupoudrée d'une fine pellicule de glace, est devenue bien pâle, la lumière même semble dénuée de vie. Il suffit alors de tourner les yeux vers les bougeoirs dégoulinant de cire et diffusant un aura doré, pour réchauffer son cœur. Maman, emmitouflée dans son pull bleu marine, lit en gratouillant par moments de ses doigts graciles la tête du chat avide de caresses. L'instant est d'une douceur enivrante...La vieille dame a enfoui ses mains dans une longue écharpe rose passé, comme pour se prémunir du vent automnal qui agite les arbres, derrière la fenêtre. Elle esquisse un léger sourire. Je suis là, assise à côté d'elle, observant ses yeux cristallins, écoutant son souffle, mais elle ne me voit pas. Elle s'en est retournée dans ses racines, puiser la force de résister au temps qui dessine ses sillons sur ses mains, elle s'en est retournée dans ses rêves d'enfant, puiser la force de ne pas se muer en peau de chagrin...
Dans tes grands yeux
Je ne sais plus les hauteurs sublimes des lettres manuscrites l'encre inédite perlant au bout de la plume. Le long des vagues s'écoulent mes larmes et le vent comme une caresse embrasse ma solitude. Tu es loin, amour, tu erres dans mes veines comme une âme en dérive, cherchant le souffle sucré la chaleur de nos sommeils entrelacés...
Vade retro Thanatos !
Elle a fêté ses cent un ans hier. Ses cheveux sont fins, blanc éclatant. Ses yeux bleu électrique inspectent alentour. Elle ne sait pas vraiment où elle est. Hôpital, maison de retraite, peu importe. Engoncée dans son fauteuil roulant, enveloppée d'un drap jaune pâle (in)hospitalier, elle n'écoute rien de ce qui se dit. On parle d'elle. Son état de santé, ses habitudes de vie. Elle nous regarde, un peu ahurie. Elle ne saisit rien : elle est sourde comme un pot. Au beau milieu de la conversation entre son amie, venue l'accompagner à la visite de préadmission, et le médecin de l'établissement, elle éclate : "Mes jambes, elles ont été cassées, les deux ! C'était la guerre !". Elle montait les escaliers pour se rendre chez elle. L'appartement était situé dans le Marais. Un seul immeuble fut touché par la bombe. Celui où elle vivait, avec ses parents, qui n'en sont pas sortis vivants.
Aujourd'hui, elle est là, notre centenaire, rescapée de la vie, de la guerre et du temps. Ses jambes sont lisses, magnifiques, on devine à peine quelques cicatrices. Le médecin lui demande par des gestes, de se lever, de faire quelques pas. La vieille dame obtempère. Elle prend appui sur les accoudoirs du fauteuil, puis décolle, toute légère, et se redresse immédiatement. On attend. Soudain, ses jambes, mues par une force sans pareille, se décident : une jambe avance, et puis l'autre, elle marche ! ses chaussures trop larges laissent à chaque pas s'échapper le bout de ses talons, mais peu importe, elle avance, elle galope ! L'infirmière ouvre la porte du bureau, on sort. La dame ralentit, on approche le fauteuil, elle se rassoit, naturellement.
On l'emmène visiter les locaux. La chambre lui plait. On l'accompagne en salle à manger, là où stagnent des vieux cabossés par la vie et la maladie. Ca claudique, ça roule en fauteuil, ça dort. La vieille dame, comme le diable devant une gousse d'ail, tourne son visage de côté, cache ses yeux de ses grandes mains de soie. "Il n'y a que des vieux ici ! Ah ! Je hais les vieux. Qu'est-ce que je fais là ? Je ne suis pas vieille pourtant !". Son amie sourit, embarrassée. Un ange passe...
Cent un ans. Mais quel âge intérieur, dans ses pensées, ses souvenirs et ses rêves ?
Dans ses yeux, le plaisir et les souffrances de la vie. Et l'envie de continuer, en chantant Vade retro Thanatos, j'ai encore la vie devant moi...
Aujourd'hui, elle est là, notre centenaire, rescapée de la vie, de la guerre et du temps. Ses jambes sont lisses, magnifiques, on devine à peine quelques cicatrices. Le médecin lui demande par des gestes, de se lever, de faire quelques pas. La vieille dame obtempère. Elle prend appui sur les accoudoirs du fauteuil, puis décolle, toute légère, et se redresse immédiatement. On attend. Soudain, ses jambes, mues par une force sans pareille, se décident : une jambe avance, et puis l'autre, elle marche ! ses chaussures trop larges laissent à chaque pas s'échapper le bout de ses talons, mais peu importe, elle avance, elle galope ! L'infirmière ouvre la porte du bureau, on sort. La dame ralentit, on approche le fauteuil, elle se rassoit, naturellement.
On l'emmène visiter les locaux. La chambre lui plait. On l'accompagne en salle à manger, là où stagnent des vieux cabossés par la vie et la maladie. Ca claudique, ça roule en fauteuil, ça dort. La vieille dame, comme le diable devant une gousse d'ail, tourne son visage de côté, cache ses yeux de ses grandes mains de soie. "Il n'y a que des vieux ici ! Ah ! Je hais les vieux. Qu'est-ce que je fais là ? Je ne suis pas vieille pourtant !". Son amie sourit, embarrassée. Un ange passe...
Cent un ans. Mais quel âge intérieur, dans ses pensées, ses souvenirs et ses rêves ?
Dans ses yeux, le plaisir et les souffrances de la vie. Et l'envie de continuer, en chantant Vade retro Thanatos, j'ai encore la vie devant moi...


