Ou pas.

L'avant-dernière nuit, je tentais d'échapper à une gigantesque tornade qui avalait tout sur son passage... le village de mon enfance, les petites maisons beauceronnes, le chemin qui mène de Soignolles à Tillay-le-Péneux, les rares arbres du pays... Je courrais à travers champs, pour ne pas disparaître à mon tour dans le tourbillon menaçant qui s'approchait à vive allure... Cachée, recroquevillée je ne sais où, j'attendais.
Après un long temps de dévastation, le silence se fit.
La tornade avait perdu sa force, son élan, à quelques centimètres de moi.
Elle avait renoncé.
Le magicien d'Oz, de Victor Fleming

mnêsis #8


Être là...

Être là, près d'une dame de 108 ans, tenir sa main, porter un instant avec elle le poids de son chagrin et de sa fatigue, l'écouter me dire entre les larmes qu'elle veut retrouver sa maman, parce que la vie est trop longue, parce qu'elle n'en finit plus - quel ennui, ô maman, quel ennui... - se laisser embrasser la joue, parce que c'est bon de donner un baiser à quelqu'un qui vous écoute, embrasser la sienne, toute osseuse, pour apaiser un instant sa tourmente, et la voir sourire, enfin, cette dame du début du siècle dernier...

mnêsis #7


mnêsis #6


mnêsis #5


mnêsis #4


mnêsis #3


mnêsis #2


mnêsis #1


Paroles insensées


- Que faisons-nous toutes les deux ?
- Nous parlons...
- Nous rêvons !

La maladie d’Alzheimer est considérée dans notre société, sous un angle majoritairement déficitaire. Ainsi, la perte creuse inexorablement les sillons de la maladie, happant nos vieux dans un tourbillon annihilant, les privant progressivement de leur mémoire, de leur intelligence, de leur parole, et, pour finir, de leur identité…
Certains aidants, soignants, bien-pensant, aussi démunis qu’ils puissent être, affirment alors que ce monsieur « n’a plus toute sa tête », « qu’il ne sait pas ce qu’il dit », que cette dame « ne comprend plus rien », « qu’on ne la reconnait plus », « qu’elle parle pour ne rien dire »…
Ainsi, la parole, dénuée de sens, perd sa fonction d’affirmation de soi et de lien à l’autre, laissant place à l’exclusion, fut-elle inconsciente. La maladie d’Alzheimer effraye, rebute, elle nous confronte à nos propres limites, à nos angoisses, parmi lesquelles celle de devenir insignifiant, posant ainsi la question fondamentale du sens de la parole « démentielle ».
Mon métier de psychologue m’amène à rencontrer quotidiennement des hommes et des femmes atteints de la maladie d’Alzheimer. Cette société, qui peut être si « excluante », si défensive à l’égard de cette population, me donne l’opportunité de prendre mon temps avec ces malades du temps, de faire sens avec leur non-sens.
Ainsi, chaque jour, je m’assois à leurs côtés ; ils m’offrent leur regard, leur parole, parfois leur main qui vient attraper la mienne ; j’accueille leur maux, leur confiance et leurs peurs, j’interroge leur cœur, et nous foulons ensemble leurs terres, peuplées de sentiments, d’histoires et de souvenirs.
Les mots parfois s’emmêlent, s’entrechoquent, ou s’envolent, s’amoncellent sur ce fichu bout de la langue qui refuse de les prononcer. Un mot vient en remplacer un autre, créant la surprise, tronquant une phrase dont on pourrait aisément dire qu’elle perd tout son sens. La poésie s’invite, accompagnée du symbole, ou de la métaphore. Parfois, une phrase impeccable vient s’immiscer dans une salade verbale incompréhensible, vient percer un silence appuyé. L’auditeur décrit alors le fameux « éclair de lucidité », celui qui fait remonter à la surface du monde des humains ceux qui ont perdu la raison.
Au fils des années, il m’est apparu que la parole « insensée » de ces hommes et femmes « Alzheimer », donnait à voir le cœur de l’humain, révélait une véritable authenticité de la relation à l’autre, mais aussi un regard très clair sur leur vieillesse et l’approche de la mort. Leurs angoisses, mises à nues, semblent libérées du carcan des convenances sociales, offrant à la parole une dimension authentique, dont la richesse symbolique nourrit le sens.
Dans un monde où l’on demande à la cantonade à son prochain si « ça va ? », ce à quoi l’autre répond machinalement « ça va », parce qu’il ne va tout de même pas se plaindre ni pleurnicher sur son sort, se trouve un autre monde, plus authentique, dans lequel l’autre, le malade Alzheimer, peut aussi bien répondre « Le soleil est parti »,  que « Je veux mourir » ou « Reste avec moi ».
L’entourage peut éprouver des difficultés à accueillir ces mots, si tranchants de vérité, essayant de se prémunir d’une trop grande douleur, de cette peur de la différence et du devenir. Il peut être tenté de s’enfermer dans un déni des capacités restantes de cet autre, ce père, cette mère, ce malade Alzheimer mais néanmoins profondément semblable, cet autre qui partage les mêmes angoisses et les mêmes rêves, et qui nous renvoie à notre propre condition d’humain mortel, témoin du temps qui passe…
Pourtant, cette parole est précieuse. Elle représente un moyen de relation à l’autre : se raconter par les mots, c’est affirmer sa place dans le monde des vivants. La parole vient donner corps à la pensée, à l’émotion, elle permet de se retrouver, de ne pas se perdre. Parler, c’est continuer d’être vivant, humain et digne.  Je parle donc je ressens donc je suis. 
Nous sommes des êtres de parole, ce que Lacan nomme « parlêtres ».
Puissions-nous donner à ces malades du temps une écoute respectueuse de leurs mots, de leurs silences et leurs sourires, de leurs regards et leurs soupirs. 
Puissions-nous lire à travers leurs lignes, ressentir leurs maux derrière les mots, marcher avec eux sur le chemin de la vie et du souvenir, en laissant derrière nous les carcans d’une société prônant le jeunisme et fuyant tout ce qui touche à la maladie et à la mort.

Puissions-nous, tout simplement, accueillir leur parole avec le cœur...

 ----------------------------------------------------------------

Voici quelques phrases, glanées lors d’échanges avec eux, dont la clairvoyance peut paraître si troublante…


« Si vous voulez faire une visite chez moi, je vous donnerai des cerises ! »
« Je vis de souvenirs »
« J’ai encore ma langue, et ma tête ! J’aime parler ! »
« Je suis un petit oiseau en cage »
« Ma mémoire a pris la clé des champs ! Elle a profité de mon indifférence pour filer... »
« Vous êtes une passerelle entre les vieilles choses et aujourd'hui »
« Merci d'être venu, ça a fait une césure dans mon silence... »
« Je vous parle comme à une sœur... »
« Je vais bientôt partir, sur l'Île des Tartares, loin de ce monde. Je pense à vous tous les jours, je ne vous oublierai pas. Je vous garde avec moi. »
« Je suis une bonne comédienne ! Dites à la patronne qu'elle m'appelle si elle a besoin d'acteurs. »
« Vous êtes potelée, comme disait ma mère ! »
« Je crois que ma tête va exploser. »
« Viens, que je t'étrangle ! »
« Qu'est-ce-que je ferais sans vous ? »
« Je suis une brebis égarée. »
« Maman et papa, venez me chercher, moi je vous aime ! »
« Personne ne pense à moi, alors je ne pense plus à rien. »
« Le soleil m'égaye même en hiver. »
« Je ne sais pas quoi faire de moi. »
« Mon cerveau ne s'arrête jamais, c'est comme une machine, mais détraquée. »
« Je lis la messe toute la journée, et quand j'ai terminé je recommence. »
« Allez vous-en avant que je ne me disperse ! »
« J'ai rêvé que j'allais conquérir le monde. »
« Aujourd'hui tu as gagné ton paradis. »
« Maman, maman... Je veux la voir avant de mourir. »
« Tout est moche, c'est pour ça que je suis moche. »
« Je suis toute embarbouillée. »
« Ma tête est difficile. Elle sature... »
« Je vous embrasse parce que je vous aime. Je déteste me séparer de vous. »
« Faut que j'aille chez moi, mais j'sais plus où j'l'ai mis. »
« Je rejette les souvenirs pour en vivre d'autres. »
« Je projette des larmes rien que d'y penser. »
« Combien y a-t-il de chevaux en piste ? »
« Je cherche à ranger les soucis, mais je ne trouve pas. »
« On va rester amis toute la vie ! »
« Tout ça c'est beau, mais ça vaut pas l'amour, comme disait l'autre. »

........................................................................................

Mnêsis est une série de photographies que j'ai réalisées et habillées de ces "paroles insensées", qui touchent au plus profond de l'humain le cœur de l'humain...

Apostanagrammes

   
Jolie paranoïa des mets

mijotés, parodies à élan,

Eros, je t’isole di Panama,

de Japon, moraliste Asie.

Eros, naja, idole, ma piste,

mon Eole se tapira jadis

dans la joie. Ose, primate !

Soprano jamais délitée,

je molestai son ara pied.

Jean, apôtre moisi, las de

parias nomades et jolie

damnée, je parlotais iso-

-lément à Rioja, déposais

les jades maorie à piton.

Ô empire, diastase, jalon,

piédestal majoré à soin :

si le tajine d’or sape Mao,

j’oserais Pilate à démons.
  
-
   
17/03/2004

Texte clin d'oeil à Jean-Marie Apostolidès, fidèle ami de la famille.
Chaque vers est un anagramme de son prénom et de son nom.

Juste là


Douce oraison,
Floraison joyeuse mêlée de pétales flasques.
Traque boueuse, l’éclat des obus
Fracasse nos entrailles
Etrique les tourments
Eclate les tracas
Déments.
Songes imprégnés des sens
Mélancolia déambulant
Au coin de la rue,
Juste au tournant.

Juste là,
Un soldat
Attend.
Atterré, acéré, humant le fumet du dernier impact,
Les yeux enfoncés sous un casque de plomb
La mémoire asséchée par le vent d’occident
Il attend.
Son souffle, rugueux et fétide
La tempe toute humide
Ses mains, sèches et terreuses
Se figent.
Silence sur la plaine.
Silence 

Enfoui dans la mémoire
De ceux qui sont partis
Du creux de sa vie,
Enfoui sous les décombres,
Sous cette terre nourricière,
Étouffé par le temps,
Dévoré par les ombres,

Il attend.





02/11/2002

Allez plus loin que vos rêves


Allez plus loin que vos rêves
Pour l’avenir du poulet.
Plus près de toi
Un tout petit bruit très délicat
Marchait sur les draps
Fallait-il ouvrir les réalités ?
Surtout ne pas bouger
Surgir à la peur,
Retenir le ventre,
Oublier d’être vivant

26/11/1989 - découpage/collage
(j'avais huit ans)

Petite demoiselle