Être là

Être là, simplement. Mes mains posées sur les siennes. Ecouter ses râles submergés de sanglots. Prendre un peu de son désespoir, pour le porter à deux. Être là, simplement, sans un mot. Comprendre sa tourmente, les ravages de sa peine. Saisir son sentiment d’abandon, écouter sa colère, entendre sa haine. Sentir son désir de mourir, de s’effacer du monde, de n’en plus supporter les souffrances. S’agripper à ses lèvres déchiffrer les mots entrelacés de larmes. Être là, dans l’instant, ses mains au creux des miennes. Se suspendre à son souffle rugueux, craindre le dernier. Porter à deux le silence de ses maux. Enfin, regarder les sanglots s’éloigner comme s’éloigne le murmure des vagues lorsqu’on quitte le sable. Observer ses yeux clos, le sommeil qui s’installe. Ramener sa main sur son autre main, pour qu’elle ne soit pas seule. Et quitter discrètement cette chambre assoupie, saluant au passage l’ombre de Thanatos, fils des ténèbres et de la nuit...

Mon petit garçon de l'hiver

Lorsque son petit ventre brûlant réchauffe le mien, lorsque sa tête fiévreuse se niche dans mon cou, lorsque ses larmes caressent sa jolie joue, lorsque ses petits bras dodus s'accrochent aux miens, lorsque des miens j'enlace tout son être, diffusant ainsi mon amour, alors le temps suspend son vol et m'enveloppe d'un halo de tendresse et de maternité. Je repense à notre première rencontre, lorsque je l'avais hissé, humide et chaud, hors de mon ventre, l'amenant doucement contre ma poitrine. Serein, les yeux noirs grands ouverts sur le monde, il avait découvert en silence l'instant. Sa pureté. Sa violence. Sa lumière. La chaleur de ma peau et non plus de ma chair... Mon Ulysse, mon enfant... toi qui petit à petit deviens grand, que cette fièvre insolente se mue en soleil imaginaire, et que tes maux se dissipent en un joli nuage de rêve, mon Ulysse chéri, mon petit garçon de l'hiver...

Mnémophages

[rêve] Dans la cuisine de ma maison d'enfance, postée devant les fourneaux, Grand-Mère touille la viande mijotant dans la cocotte en fonte. De gros morceaux de barbaque brune, de grands os. Nous sortons d'une camionnette qui fait face au large portail gris nuage du cimetière du Père Lachaise. Elle se tourne vers moi et me dit : "Deux à trois mètres alentour, les gens de la ville se réunissent le soir venu, et mangent les corps sans sépulture, lors d'un grand festin"... [/rêve]

In Excelsis Deo




Peinture de Marion Peck

Peau de chagrin

Assise sur le rebord de son lit, elle scrute le ciel, en silence. Les peupliers majestueux la saluent un à un dans un délicat mouvement de va et vient, quelques feuilles roussies jonchent le bitume, en contre-bas. La pièce est lumineuse en ce premier jour d'automne, éclairant le visage serein, creusé de vie et pâle de discrétion, de cette vieille femme, posée sur le coin de son lit dans une absence vaporeuse. Le temps autour d'elle déroule son fil, tandis que se tissent tout autour de son âme ses souvenirs d'enfant. Papa est là, qui se balance sur le rocking chair noir, en la tenant dans ses bras aimants. Les flammes dansent dans l'âtre, mues par les nuances mélancoliques du Winterreise de Schubert. La maison exhale encore le doux fumet du coq au vin... Dehors l'air est glacial, le grand tilleul a quitté sa belle parure et retourne en sa sève, en ses racines, puiser la force de résister au froid hivernal. L'herbe, saupoudrée d'une fine pellicule de glace, est devenue bien pâle, la lumière même semble dénuée de vie. Il suffit alors de tourner les yeux vers les bougeoirs dégoulinant de cire et diffusant un aura doré, pour réchauffer son cœur. Maman, emmitouflée dans son pull bleu marine, lit en gratouillant par moments de ses doigts graciles la tête du chat avide de caresses. L'instant est d'une douceur enivrante...

La vieille dame a enfoui ses mains dans une longue écharpe rose passé, comme pour se prémunir du vent automnal qui agite les arbres, derrière la fenêtre. Elle esquisse un léger sourire. Je suis là, assise à côté d'elle, observant ses yeux cristallins, écoutant son souffle, mais elle ne me voit pas. Elle s'en est retournée dans ses racines, puiser la force de résister au temps qui dessine ses sillons sur ses mains, elle s'en est retournée dans ses rêves d'enfant, puiser la force de ne pas se muer en peau de chagrin...

Dans tes grands yeux

Je ne sais plus les hauteurs sublimes des lettres manuscrites l'encre inédite perlant au bout de la plume. Le long des vagues s'écoulent mes larmes et le vent comme une caresse embrasse ma solitude. Tu es loin, amour, tu erres dans mes veines comme une âme en dérive, cherchant le souffle sucré la chaleur de nos sommeils entrelacés...

Vade retro Thanatos !

Elle a fêté ses cent un ans hier. Ses cheveux sont fins, blanc éclatant. Ses yeux bleu électrique inspectent alentour. Elle ne sait pas vraiment où elle est. Hôpital, maison de retraite, peu importe. Engoncée dans son fauteuil roulant, enveloppée d'un drap jaune pâle (in)hospitalier, elle n'écoute rien de ce qui se dit. On parle d'elle. Son état de santé, ses habitudes de vie. Elle nous regarde, un peu ahurie. Elle ne saisit rien : elle est sourde comme un pot. Au beau milieu de la conversation entre son amie, venue l'accompagner à la visite de préadmission, et le médecin de l'établissement, elle éclate : "Mes jambes, elles ont été cassées, les deux ! C'était la guerre !". Elle montait les escaliers pour se rendre chez elle. L'appartement était situé dans le Marais. Un seul immeuble fut touché par la bombe. Celui où elle vivait, avec ses parents, qui n'en sont pas sortis vivants.
Aujourd'hui, elle est là, notre centenaire, rescapée de la vie, de la guerre et du temps. Ses jambes sont lisses, magnifiques, on devine à peine quelques cicatrices. Le médecin lui demande par des gestes, de se lever, de faire quelques pas. La vieille dame obtempère. Elle prend appui sur les accoudoirs du fauteuil, puis décolle, toute légère, et se redresse immédiatement. On attend. Soudain, ses jambes, mues par une force sans pareille, se décident : une jambe avance, et puis l'autre, elle marche ! ses chaussures trop larges laissent à chaque pas s'échapper le bout de ses talons, mais peu importe, elle avance, elle galope ! L'infirmière ouvre la porte du bureau, on sort. La dame ralentit, on approche le fauteuil, elle se rassoit, naturellement.
On l'emmène visiter les locaux. La chambre lui plait. On l'accompagne en salle à manger, là où stagnent des vieux cabossés par la vie et la maladie. Ca claudique, ça roule en fauteuil, ça dort. La vieille dame, comme le diable devant une gousse d'ail, tourne son visage de côté, cache ses yeux de ses grandes mains de soie. "Il n'y a que des vieux ici ! Ah ! Je hais les vieux. Qu'est-ce que je fais là ? Je ne suis pas vieille pourtant !". Son amie sourit, embarrassée. Un ange passe...
Cent un ans. Mais quel âge intérieur, dans ses pensées, ses souvenirs et ses rêves ?
Dans ses yeux, le plaisir et les souffrances de la vie. Et l'envie de continuer, en chantant Vade retro Thanatos, j'ai encore la vie devant moi...

Euphorisme # 204


Un eunuque décapité
ça n'a ni queue ni tête.



Antigone

Petite fille maudite
Aux cheveux mal peignés
Amoureuse du
Jour qui se lève
La lumière du matin
Le silence de l’instant

Amoureuse de la vie
Petite fille maudite
Aux bras bien trop maigres
Pour s’y accrocher
Folle de cette liberté
Que tu n’auras jamais
Et du vide qui se creuse
Tout autour

Petite fille maudite
Tu dis non avec la tête
Et adieu avec le cœur
Seule parmi les ombres
Clamant dans le désert
Tes rêves d’enfant
Et ta soif d’absolu

Le monde sera juste
Ou tu ne seras plus.

Lundi matin

Le jardin était nappé de blanc dans la lueur de l'aube. Des petites empreintes de pattes d'oiseaux traçaient un chemin discret. On serait bien restés là, à contempler notre petit bout de jardin, à compter les bourgeons, à s'émerveiller devant le grand laurier caressant sur chaque feuille une fine couche de neige. L'air glacé s'engouffrait dans nos gorges, déployant nos poumons tous fanés du matin. On serait bien restés là, quelques pas en arrière dans la véranda, à contempler au chaud le spectacle hivernal. Assis sur le siège africain, face à l'âtre rougeoyant de braises, tu aurais fermé les yeux, comme un félin bienheureux. Je t'aurais regardé tendrement, et le temps aurait déroulé son fil jusqu'à la nuit tombée...


Off ?

Il faut dire ce qui est : je ne vois plus trop l'intérêt de ce blog. Ce que j'écris m'agace, ces pensées larmoyantes sur le temps, les souvenirs - leitmotiv et vieilles rengaines ! , j'en ai ma claque. Entre hibernation et abandon mon coeur vacille...

Histoire de tringle

Aujourd'hui, le délai de réflexion est passé. Dans trois mois l'appartement ne sera plus qu'un souvenir. Tourner la page. Ulysse va bientôt avoir un an, quant à moi j'en ai vingt huit depuis peu et je suis affolée de l'accélération folle du Temps. La vie file comme un pet sur une tringle à rideaux, j'ai beau m'accrocher aux petits et aux grands bonheurs présents, je suis propulsée dans l'après, inexorablement, et les mois se muent en jours, et les années en mois. Et moi je cours je vole jusqu'au jour où, ridée, j'aurai le temps de ne plus me souvenir de rien.