Je suis un saumon

Séance très intéressante aujourd'hui chez ma psy.
Retrouver des souvenirs, au plus profond de moi, remonter à la source...

J'ai alors quelques mois, seule dans un grand landau noir, près de mon lit à barreaux blanc. Plongée dans l'obscurité, laissée là, comme ça. Sentiment d'une absence qui se creuse, d'un vide étouffant. Je crie, j'appelle, je pleure, mais personne ne vient. J'ai peur. Besoin de l'Autre, d'un soutien, d'une main qui caresse ma tête de bébé, d'une parole qui m'apaise. Rien. Perdue dans ma détresse, mes cris crèvent la nuit. Ecran noir. Remonter à la source.

"Finalement, je suis comme les saumons qui remontent la rivière... Les saumons c'est pour procréer, moi c'est pour me créer."

Hic Rhodus, hic salta !

Et nous resterons quelques " abstraits "
Comme les oiseaux de nuit de préférence
Comme les oiseaux du malheur...

Epuisée. Dernière épreuve dans quelques heures, ananas dépiauté découpé en petits dés rapidement engloutis. Relire sans cesse, reprendre son souffle, ramasser son esprit ankylosé, caresser les moustaches du chat et de l'homme, rêver de s'endormir dans les feuilles, rêver de mots aériens, dénués de sens, virevoltants. Fermer les yeux un instant et apercevoir les mains de Morphée qui se tendent vers moi et attisent l'évanouissement onirique tant désiré. Résister. Inlassablement. Procrastiner mon sommeil, Mon doux Morphée, te suis infidèle, Dame Nuit Blanche sur moi veille... Ouvrir les réalités, inlassablement, se faire violence, dernier rempart, premier impact et ces mots qui se balancent, intacts. L'archange de la lune veille. Rêver d'un temps funambule, s'accrocher au fil de l'envie. Vaciller en silence. Petite plume de désespoir chancelant au gré des mirages, flamboyants. Suspendue à sa propre image, elle danse au dessus des nues, se prélasse du non-advenu. Anachronisme délétère, promiscuité accrue, elle s'enlise dans des promesses lilliputiennes, son pied qui glisse dans les limbes spacieuses semble ne plus lui souffrir. Engoncée dans des myriades fantastiques, elle se mutine enfin au risque de s'y plaire, brandit son regard espiègle sur le monde en décomposition, et s'écrie : Hic Rhodus, hic salta !

Fête de quartier

Petit tour rue des Thermopyles où se déroule la fête estivale annuelle. Le quartier rassemblé sur la rue pavée, les marmots qui courent et sautent dans les flaques d'eau, un petit chien blanc qui trottine ça et là, un marionnettiste qu'on écoute attentivement, le regard crédule des enfants : la magie fait son nid chez les tout-petits. Une jolie petite fille, cheveux longs frange courte, danse et lance des étoles multicolores qui volent au rythme de la musique, pendant que les grands contemplent sérieusement les oeuvres des riverains, peintures, photographies, sculptures - pas toujours réussies -. Fanfare au bout du couloir, éclats de sourires. Assis sur le trottoir on enseigne aux enfants l'art de l'origami - faisons un bateau japonais ! -, ouvrons notre curiosité et découvrons le chant des guitares, ici au fond de la cour, on entend applaudir. Un gamin de cinq ans, boucles blondes, yeux froncés, se promène, armé de son épée de bois et de son bouclier. Guerrier des Thermopyles, tu es las, viens t'asseoir sur ce petit coin d'herbe, ici dans le jardin. Il se repose quelques instant, gonfle ses poumons d'air et se relève pour rejoindre son père occupé à réparer son petit vélo bleu au stand réparation, là où les enfants-guerriers laissent leurs bécanes cassées, leurs fidèles destriers aux roues tordues par les trop nombreux cailloux... Concours de diabolo sur la pelouse bien verte, des nuées de bambins batifolent sous le regard bienveillant de leurs parents. Quelques poussettes, bébés émerveillés par tous ces bruits, la musique, les rires d'enfants, les discussions d'adultes - Moi j'ai fait une thèse sur la contribution à la modélisation numérique thermomécanique tridimensionnelle du forgeage - Ah, ça a l'air chiant. - Mais non, tu sais, la forge c'est passionnant, c'est un des plus vieux métiers du monde ! - Ah ouais... - Improvisation théâtrale dans la grande cour où les arbres percent le bitume. Quatre comédiens vêtus de noir et de rouge, s'égosillent et gesticulent pour donner du sens aux mots proposés par les enfants du premier rang - bagarre, kamikaze...- Rires. La buvette petit à petit attise les assoiffés, on redoute la pluie et les gros nuages lourds, quelques gouttes sur le front mais ce n'est rien, le vent balaye le mauvais temps et le soleil s'impose pour de bon. Rencontres furtives, R. avec sa grande chevelure noire et ses yeux hypnotiques - pas de bise, j'ai une conjonctivite -, E. qui supervise le stand vélos, toujours aussi frétillant, ce type a l'air simplement heureux, c'est déconcertant. C. et G., toujours aussi sympathiques et actifs dans la préparation de la fête. Moi je me suis retirée, je ne m'occupe plus de l'expo photo - cependant j'en garde d'excellents souvenirs, pendant 10 jours, des inconnus venaient chez moi m'apporter leurs photos, c'était plutôt palpitant comme boulot, rare moment dans ma vie où l'organisation ne me faisait pas peur...- Aujourd'hui je laisse mon esprit vagabonder au coeur de la fête, le long de la rue des Thermopyles, mon regard s'arrête sur des anecdotes, des instantanés de la vie, des mouvement, des émotions qui se dessinent ça et là, cette joie qui émane du rire des enfants, ce bonheur éclatant qu'on attrape pour un moment, qu'on ne veut plus quitter. Je cristallise tout cela, je le mets en boîte, je l'ingère, le fais mien, et je m'en délecte encore maintenant : je retrouve mon esprit d'enfant, je retrouve mon insouciance, et l'empreinte de l'ange semble s'effacer dans le reflet de mon image, sentiment d'harmonie et de savoir, enfin, sourire salvateur...

Le chat à poêle

J'ai bondi en voyant le chat vivant ce matin.

Rêvé que je le faisais cuire dans une poêle à frire, la bête avait les 4 pattes en l'air et attendait patiemment l'instant fatal, mais que nenni, à part son dos qui cramait littéralement, le chat paraissait tout à fait calme. Plaques de poils caramélisées, je décidais de le retourner, comme on le fait avec une bonne tranche de viande. Il se retrouvait alors assis sur ses pattes, le regard bien éveillé, peut-être un tantinet étonné : Mais, que me veut-elle...? Rien à faire, il ne voulait pas cuire, je ne pouvais pas m'en faire un festin. Je retirais la bestiole à moitié brûlée de la poêle, inspectais ses coussinets - qui avaient quasiment fondu -, et là, pincement au coeur. Ce chat ne doit pas être très heureux à l'instant présent, il doit même souffrir, me disais-je intérieurement.
A ce moment précis, le dit chat s'installe sur mon ventre et se met à ronronner... Sursaut.
Il est 8h00...

*
Il y a quelques semaines le chat a en effet mis les pieds dans le plat, plus précisément ses pattes dans la poêle brûlante (et pleine d'huile), il a assez rapidement compris que s'il ne bougeait pas il prenait un risque important, il a bondi et galopé dans l'appartement, badigeonnant d'huile moquettes et parquets. Après inspection de ses coussinets, il s'est avéré que Monsieur le Chat aurait pu se faire très mal, puisque le bout de ses coussinets avait commencé à fondre... Plus de peur que de mal.

*
Moralité :
"Chat échaudé met des moufles."

L'épée de Damoclès

Cheveux courts grande première. Tête légère tympans écorchés vifs One trip one noise en boucle, coupée du monde, abstraction vitale, bulle de violence joute verbale, - Cantat - sa voix / frémir / se laisser porter Saint Germain des Prés tant de souvenirs et justement Lolita nie en bloc pas loin du Rive Gauche des nuits entières à danser, s'embrasser ; c'est si loin, au milieu des décombres, ma douce Lo au coeur des ombres. Statiques. Mutiques. Mutilées. Annihilées.
Défilent les gens passe le temps et soudain tout s'écroule, solitude absurde envie d'autre chose, tout effacer. Sans recommencer. Sans perdre quiconque, sans se perdre. Tout effacer. Ne plus supporter la mort des autres, fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve, fuir la catastrophe de la naissance, éviter la vie le vide le trop plein, se soustraire, enfin. Plus le temps passe, moins j'ai confiance en moi, lui disais-je cette nuit. Soupir, compassion muette. Et le gouffre qui se creuse jour après jour, ma force qui se consume, comme du papier à cigarette. Lentement, grâcieusement, indubitablement.
Je suis psychiquement grabataire.
"Accords perdus", comme dit xioix. Dégringolade sans nom. Au festival d'Annecy je discutais avec des gens. Ils étaient pleins de vie, joyeux, énergiques. Je me suis sentie si triste, l'espace d'un court instant, décalée, éteinte. J'aurais bien pleuré, mais personne n'aurait compris.
J'ai parfois le sentiment d'incarner la face mélancolique de mon père, je deviens ses idées noires, je suis son revers de médaille, je porte son vide, je le complète dans son aspect mortifère. Impossible de me dégager, au contraire, je m'enfonce un peu plus chaque jour, je me rapproche de lui, Pierrot lunaire, je me rapproche de lui, je voudrais saisir cette cruelle absence et la mettre en pièces, je voudrais qu'il crie son existence, qu'il cesse de la nier, je voudrais qu'il soit là, simplement là, pour lui, pour moi. J'aurais voulu qu'il soit là. Mon pauvre papa. C'est comme s'il était déjà mort, pensais-je il y a quelques temps. La distance crée le fantasme. Depuis que mes parents sont partis, il y a 6 ans, je rêve. Je me dis que je les regrette déjà. Je regrette de ne plus les savoir près de moi. De ne plus créer de liens avec mon père. Quelques secondes au téléphone, rarement. Il a horreur de parler dans un combiné. Ce qui n'arrange rien. Et pourtant je sens quelquefois un débordement d'amour. Muet. Mais bel et bien là. Un amour maladroit. Balbutiant. Et tout ce temps qui se perd, qui ne sert à rien. Tout ce temps qui s'écroule alors que mon père est là. Je voudrais passer ce temps avec lui. Créer autre chose, je n'attends plus l'affection qu'il n'a pu me donner, faute de s'aimer lui même, j'attends autre chose, une relation d'adultes. Comme ces rares nuits d'été où, alors que tout le monde dort, je le retrouve dans son atelier. Nous nous redécouvrons alors. Parlons, parlons, des heures durant, il me raconte sa vie, me montre des dessins de son enfance, me fait écouter ses derniers disques de jazz, il est drôle, aimant, en quelques mots : il est vivant. Alors je suis heureuse. Son sourire me rend le mien, et je vois s'éloigner cette grande faucheuse qui rôde autour de lui, qui voudrait l'entraîner dans une danse macabre. - L'épée de Damoclès vole en éclats. - A ce propos mon père a un jour pendu une lance au dessus de sa table à dessin, une lance africaine je crois. Alors qu'il avait le dos tourné, j'ai accroché une étiquette à l'objet : "Lance de Damoclès !". Il a beaucoup ri, mais au fond c'est ça. Il vit avec cette menace perpétuelle, avec ses pulsions de mort, débordantes, qui le torturent nuit et jour. Ses milliers de livres et de disques, c'est pour remplir le vide qui se creuse en lui. Il ne parle quasiment que de ça. Théologie politique, Religion, Cultures Maya, Indoue, Bachibouzouk etc..., biographies de compositeurs, d'écrivains, de personnages inconnus au bataillon mais tellement intéressants, Romantisme allemand, Perspective, Art Roman, des tonnes et des tonnes de livres, partout, dans toutes les pièces, même dans les couloirs, dans les chiottes, les placards, les tiroirs, ça grouille, ça fourmille... Il intellectualise, il sublime à mort ! C'est ce qui le maintient en vie aussi, sans doute. La lecture et l'art, deux rejetons de le pulsion de vie, deux activités antagonistes : introjection d'une part et création-expulsion d'autre part. Se remplir de mots pour cracher des traits, créer de la perspective là où il n'y a que du vide.
Et surtout, fuir l'angoisse.

...

...Depuis l' temps que j' te rêve,
Depuis l' temps que j' t'invente,
De pas te voir j'en crève
Et j' te sens dans mon ventre...

J'ai oublié

Samedi réjouissant. Achats compulsifs Sous le sable, une livre de cerises, des livres de bêtises, One trip one noise, les yeux collés aux étalages comme une gamine devant une vitrine de jouets ; et puis vendredi soir, envoyé une carte postale avec des chats, avec écrit Bonne Fête Mum et à la verticale de chaque première lettre Bibliothèque François Mitterrand ça ne veut rien dire c'est ça qui est bien ma mère en rira autant que moi c'est-à-dire pas-énormément, c'est ça qui est bien. Et puis j'ai regardé le chat et je me suis dit Je vais le sortir, alors, comme une gamine je l'ai emmitouflé dans mon sac et me suis promenée, il avait l'air satisfait, le chat, regardant les gens avec ses yeux béants, contemplant les pigeons avec ses grands yeux ronds. Et puis on a acheté des pastilles parfumées pour le bain, et à 1h du matin, comme des gamins, on s'est amusé, de bulles et de mousse, et puis on a ri.
Et puis y a eu ce train, y a eu cette gare, tous ces gens, l'endroit même où j'avais voulu... oui, quelques semaines auparavant. Ca me paraît si loin, déjà, pourtant. Du bruit, des regards en raffale, et des mots, plein de mots prononcés pour rien, ou pour si peu. Des gens hagards, quelques brouillards, ça et là, des tas de valises et puis des sacs déposés, des fardeaux affalés. Et puis ce va-et-vient perpétuel, et cette horloge qui ricane au-dessus de leurs têtes d'enfants, elle se moque, elle s'impose, elle rassure, elle affole, on l'épie on la guette, on voudrait qu'elle s'arrête...
Et puis comme un éternel refrain nos regards qui se frôlent, des paroles qui s'envolent dans cet air de grisaille, et sa main angoissée que je serre dans la mienne, les perles de sueurs sur son front agité, je les bois, et ses caresses je les mange il me manque déjà... je n'aime pas les trains quand ils séparent avait-il dit au mois d'Août.
Et puis il s'est éloigné, et je suis restée là, noyée dans notre amour, perdue là sur ce quai, attendant déjà son retour...

Je ne t'en veux pas
Je ne te vois pas
Et j'ai oublié
Qui tu étais

Qu'est ce que j'ai bien pu faire
De ce souvenir
J'ai oublié

Je ne t'en veux pas
Je ne te vois pas
L'histoire de ce train
Ne me dit rien

De quoi nous avons parlé
A la fin de l'été
J'ai oublié
J'ai tout oublié

Oublié

Long ago and far away

Yeux qui crépitent tête déboulonnée les bras ballants je range mes mille-feuilles je ne pense plus les mots emmêlés je me prends les pieds dans les lignes les lettres se bousculent des pages et des pages qui prennent le large un souffle à fleur de concepts et puis tout s'arrête.

Assise sur mon ennui je m'étends et détends ma lassitude au point de non-retour écran noir et paupières apathiques je mastique le fur-et-à-mesure et m'échappe dans l'arrière-pays de mes rêveries aseptisées...