Remember

Ciel gris, homme parti. Il a plu quasiment toute la journée : les pétales de mes géraniums sont assommés, je n'ai pas mis le nez dehors. Aux gogues je lis un petit livre charmant d'Henry Miller "Lire aux cabinets". J'attaque également "Replay" de Ken Grimwood. Pour l'instant ça me plaît bien, mais il me manque indéniablement un cadre pour lire. Oui. Une mouvance ronronnante. Les néons matinaux. Les arrêts pour lever les yeux et se reposer un instant de sa lecture. Oui. Pour lire il me manque le métro.
Je suis tombée bien bas.
Ce soir mes pieds sont glacés mais je n'enfilerai pas de chaussettes, j'aime sentir sous ma peau le parquet parfum de cire.
J'écoute ce merveilleux album "L'inutile", d'Higelin & Areski. De la poésie à l'état pur, du rêve, de l'amour et du cauchemar aussi. Remember...

>> ♫ Higelin & Areski - Remember

Le calme après la tempête

Ulysse boit son biberon avec vigueur, en véritable conquérant. Ses petites pognes saisissent l'objet pour mieux le retenir, s'assurer qu'il ne se décollera pas de sa bouche. Il me regarde fixement, intensément. Sérieux comme un pape. Il s'enfile son bib à la vitesse de la lumière, quelques minutes tout au plus. Lorsque la tétine ne contient plus que de l'air, la frustration et la colère grondent. Un instant seulement. Puis ses paupières chargées de sommeil se ferment, sa bouche mignonne continue de téter dans le vide, comme un doux archaïsme. Ses bras se détendent, sa lourde tête bascule sur le côté et son souffle se fait plus lent, Morphée n'est pas loin. Je contemple son visage de porcelaine, ses petits poings serrés, sa posture abandonnée et confiante, savourant le bonheur simple d'être maman.

Back home

Voilà, c'est fini. En arrivant à Paris je m'étonne de sa densité : les gens vivent les uns sur les autres, entassés. Les voitures ne trouvent pas de place, les passants non plus, les trottoirs sont étroits et tout manque d'espace. Ma maison est en carton, sans pirouette ni cacahuète. On s'entend, on se gêne. On voudrait pousser les murs et dessiner à la fenêtre un peu de nature. Quelques arbres, des oiseaux. Ici il faut tendre le cou pour voir la couleur du ciel. Ici, on voit bien les autres chez-soi, l'immeuble d'en face, les stores qui se ferment pour préserver l'intimité, on voit bien les enseignes publicitaires, cyber-café, photocopies, monoprix... Je cherche une brindille, un chat qui se promène, les petites pâquerettes qui habillent l'herbe bien verte, je tends l'oreille, en vain. Le chant des oiseaux est loin. Le silence des vignes à perte de vue est loin. Je tourne en rond dans ma maison de poupée, petit appartement parisien, je m'évade dans mes pensées et dans de beaux projets, en attendant un nouveau départ, l'été prochain...


Sur le départ

Partir, enfin ! Charger la bagnole à bloc avec tout le bordel destiné à satisfaire les besoins de baby-chou pendant deux semaines... écouter Juliette, Renaud et Souchon, chanter comme des casseroles, mâcher des chouine-gommes et se passer la bouteille d'eau... faire des pauses pipi-changebaby-bib-sandwich-café sur l'autoroute, comme des beaufs, foutre des miettes partout, acheter le énième magazine spécial mamans, avec en cadeau un bavoir en plastique ou un pare-soleil pour la ouature... jouer au jeu "à quoi tu penses ?", regarder défiler les lignes blanches de l'autoroute, jusqu'à ne plus voir qu'une seule et même ligne, continue...
... observer le ciel, la forme des nuages (hélas pas d'ours ni de lapins comme dans Amélie Poulain), parler de tout, de rien, regarder les connards qui mettent pas leur clignotant et qui doublent par la droite. Râler. Dormir un peu, comme Poupinou, bercé par le ronron du moteur, se tordre le bras pour chercher la tétine coincée derrière son épaule, caresser son crâne duveteux, lui dire "t'inquiète pas mon bébé, on arrive bientôt" alors que c'est même pas vrai, on arrive dans longtemps... un jour il me demandera "C'est quand bientôt ?", je serai bien emmerdée. Quand j'étais gamine, lorsque ma mère me disait "Dans cinq minutes", je lui demandais toujours "C'est quoi cinq minutes ?" Ne sachant pas quoi répondre elle finissait par dire"C'est bientôt"...
Demain on boucle les valises, en route pour le sud, les retrouvailles familiales, le bonheur de partager du temps avec ceux qu'on aime...