Sentimental bourreau

Il me téléphone de sa voiture, comme un gamin qui a fait une connerie ou qui a été méchant. Oui, il a encore été méchant avec elle, il ne peut pas s'en empêcher. Je t'appelle pour te dire qu'il faudra être gentille avec elle, me lance-t-il. J'avais oublié qu'elle avait passé le week-end chez eux, ça m'était sorti de l'esprit, de toute façon je ne retiens rien de ses projets à elle, elle parle toujours trop et je finis par ne plus l'écouter. Ils se sont encore déchirés, des cris des pleurs je ne sais trop quoi, j'ai déjà assisté à des drames entre eux, je ne veux plus rien savoir, ça me faisait trop mal, je ne veux plus rien voir. Ils ne peuvent plus communiquer, ils sont deux étrangers follement attachés l'un à l'autre, des aimants qui se repoussent malgré eux. C'est terrible de ne plus se comprendre entre mère et fils. Et pourtant ils en sont arrivés là. Au point de non-retour. Provocations inconscientes, incessantes.
Il a vidé son sac, il a craché ses rancoeurs et son trop plein de souffrance.
Elle, avec ses oeillères, embourbée dans un déni grandissant un égocentrisme gargantuesque, avec ses yeux de victime et ses paroles folles, elle n'est plus là. Elle est tout sanglot et toute mélancolie. Seule. Sans personne. Sans ses efants qui décidément ne la comprennent pas.
Et moi on me demande d'être gentille avec elle, parceque mine de rien je lui ai aussi fait du mal ces derniers temps, en osant vivre ma vie. Elle m'avait dit J'en avale des couleuvres. Elle avait souffert ma fuite qui n'en était pas une, qui était un simple passage du monde de l'enfance au monde adulte.
Lors de son dernier séjour à Paris, elle s'était évanouie alors que nous dinions chez une amie. Abus d'alcool et de hash. Pas bon mélange. Mon père avait été totalement infifférent, absent. Il m'avait aidée à la porter jusqu'au lit, et m'avait délibérément passé le relais. J'étais restée là, à ses côtés, à lui caresser la main, à lui parler, tout en retournant régulièrement le gant humide que j'avais posé sur son front. Elle avait été profondément reconnaissante, et m'avait déclaré le lendemain avoir compris beaucoup de choses. J'étais optimiste. Peut-être avait-elle compris que malgré son sentiment de solitude et d'incompréhension elle pouvait trouver à tout moment le soutien et l'amour qu'une fille se doit d'avoir pour sa mère.
Je n'en suis plus entièrement convaincue.
Elle trouve que nos relations se dégradent. Je trouve qu'elle s'améliorent - ou en tout cas qu'elles s'équilibrent -.
Je ne sais pas si je dois lui téléphoner, elle rentre chez elle ce soir. Je n'ai pas envie d'endurer des flots de paroles et de larmes, pas envie d'être éponge d'être comme avant celle qui souffrait avec elle par amour pour elle, je n'ai pas envie de la prendre dans mes bras, juste lui tenir la main, je ne suis pas sa solution mais je suis là.
J'attendrai peut-être demain que l'orage passe. Excessive comme elle est, où elle s'effondre, où elle se remet en question.
En principe elle s'effondre.
Elle se perd.
...

La carcasse de moi

Ils ont arraché les arbres. Cet homme a regardé mon ventre et m'a souri. Elle, rêveuse, absente. Et lui qui ressemble à Walt Disney, petite moustache, cheveux peignés en arrière costard gris. Deux séances de psy manquées, plus envie d'écrire ni de parler. Pourtant les rêves sont là. La dernière fois, j'étais dotée d'un pénis et j'urinais dans le lavabo. A chaque fois malgré moi une certaine fierté, un sentiment de puissance. Car je suis à la fois tout et rien. Limace et lion, carapace et explosion. Hier. Mal de tête indélébile. Jusqu'à la nuit tombée. Je suis à nouveau songeuse, pas très heureuse. Un peu seule sans doute / arrêt sur image. D'ailleurs je ne voudrais penser qu'en images en ce moment, pas envie d'élaboration plus poussée. Si je pouvais m'immiscer en Lui, en Elle, pour me laisser porter par une autre vie, une autre histoire, juste un instant. Regarder le monde avec d'autres yeux, penser différemment. Jongler avec les existences, devenir caméléon. Mes rêves s’éloignent doucement, j'ai peur de la vie. De l'après. Quand je serai diplômée. Catapultée dans le monde du travail - aussi intéressant soit-il - le mot travail me donne des boutons. J'ai repris mes cours hier et je me sens (déjà) lasse. J'écoute passivement, les yeux braqués sur ma montre. Et puis attendre 15 minutes dans le bureau de la scolarité m'exaspère. Les pulsations de mon coeur s'accélèrent, comme si j'allais m'écrouler de fatigue. Impatience - impatiens, mes fleurs préférées quand j'étais enfant. Quand le printemps arrivait, ma mère et moi nous installions dans le jardin, je dépotais les fleurs, ma mère les plantait. Et je suis plantée là comme une impatiens qui va faner avant l'heure, avant même d'avoir développé mes racines, asséchée. Je dois encore attendre, quelques minutes, quelques jours, sans jamais recevoir de réponse, je suis suspendue à un fil au dessus d'un amas de paperasse tourbillonnant, et le vent m'étourdit et ma main s'engourdit, mon corps lourd est bien las... 13h09 ma psy m'attend, elle ne me verra pas.

Grand-Père

Ah, si seulement j’avais pu admirer mon père… Elle soupire. / Il était toujours ailleurs. Surtout depuis qu’il avait quitté l’Algérie. L’arrachement à ce pays tant aimé lui avait laissé le goût amer de la nostalgie, il était en proie à l’errance. Racines coupées - paradis perdu, loin de lui de son moi de sa vie il avait finalement pris le bateau en 1956 pour rejoindre Marseille. Ce voyage l’avait particulièrement angoissé, car quelques mois auparavant, un de ses amis était parti pour Marseille depuis le port d’Alger, et le bateau avait coulé avec tous ses passagers. Le bateau s’appelait : La Mauricière. Mon Grand-Père me racontait toujours : Ce bateau était maudit : son nom portait un funeste destin : car La Mort-Ici-Erre... J’en avais des frissons dans le dos. Il vécut ensuite en France, un peu partout, un peu nulle-part, toujours dans le pas-tout-à-fait. Incapable d’investir un espace pour en faire un lieu, il emmena sa famille dans pas moins de treize villes, sillonnant le pays à la recherche d’un bien-être définitivement enfui. Sur son lit de mort, il m’avait pris la main (la sienne était - déjà - glacée) et de sa voix presque éteinte il avait murmuré …je veux retourner à Alger…je veux partir…Mais s’était-il rendu compte qu’il ne l’avait jamais quittée, la belle Blanche, et qu’il y avait laissé son amour et sa capacité à être heureux ? Pauvre Grand-Père, puisses-tu te sentir bien là où tu es, dans la terre et dans mon cœur… Il a été un parfait grand-père mais un très mauvais père, me dit-elle. Maladroit avec ses filles - le jour où il offrit une petite poupée à ma mère et une grande poupée à ma tante - l’aînée -, ma mère, quatre ans et vexée comme un pou, avait paraît-il balancé la poupée par terre en hurlant. Injustice. Les hommes ne sont pas des êtres fins m’a-t-elle souvent dit. Elle ne l’a jamais aimé, jamais admiré. Elle ne s’est jamais sentie aimée par lui. Le manque fit ainsi place à la quête - effrénée - d’un amour en perpétuelle fuite. Courir après les hommes comme il courait après les villes. Multiplier les conquêtes / les échecs. Provoquer les échecs par castration / coup de guillotine et au suivant - combien se sont relevés ? L’*homme* n’est pas. Il subsiste dans son existence-forteresse à elle, il n’a plus de couilles c’est une chose flasque et lavasse au service de sa vengeance inconsciente. Mais derrière la pierre se cache l’errance, celle d’une petite fille non désirée, non portée par l’amour de son père, étouffée par sa sœur, recluse dans une désillusion archaïque - puisque mon père n’était ni un père ni un homme, je décide que tout homme sera ainsi. Elle a choisi mon père.