Chiche

Dans une piscine vert-trouble, un grand requin. Il dévore tous les petits poissons, me dit-on. Moi, justicière des ablettes : "Approche-toi..." Un homme se hisse hors de l'eau et me présente son dos. Tu n'en es pas capable. Défiée, je lui plante sept coups de couteaux de part et d'autre de la colonne vertébrale, violemment mais soigneusement, en prenant soin de bien retirer après chaque coup la lame retenue dans la chair.

Mémoire

Debout depuis 6h35 / un paquet de tendresse au réveil / une part de brioche et me voilà partie pour ma soutenance / nous sommes 11 étudiants, cheveux endormis, oeil mi-clos, mémoire sous le bras / 11 âmes perdues au beau milieu du couloir - désert - / nous parlons - frénétiquement - combler le vide / masquer l'angoisse – absolument – une silhouette informe là bas au fond, s’approche, en forme de grosse poire, lentement, ou alors non, en forme de culbuto, elle arrive, traînant la patte, ouvre la porte / nous nous installons. Tous ensemble face à elle, c’est plutôt rassurant. Le co-jury est absent – décidément rien ne se fait jamais bien dans cette fac – tour à tour nous exposons notre travail, tempe qui tape et mains moites, je me lance / précise et sûre de moi – esprit critique – elle embraye - une petite colle sur Lacan mais rien de bien embêtant – discussion presque agréable sur mon cas imaginaire – mon père – Tout de même votre patient il frise la psychose à certains moments ! Mon cœur fait un bond. Je me souviens cette phrase de L*, lorsque je lui avais présenté mon père – elle m’avait dit Il a des yeux de psychotique – ça m’avait presque vexée, et puis j’ai compris ce qu’elle voulait dire – en effet le regard de mon père reflète en filigrane une grande souffrance et quelquefois même de la violence. Il a sans doute déjà mis un pied sur le fil de l’état limite, ce qui m’amène à penser que le trouble identitaire de mon père est bel et bien présent, et depuis bien longtemps. Comme un verdict –Vous avec fait un bon travail / soupir de soulagement. Ma maîtrise est assurée, en route pour le DESS ! Pas encore de note pour le moment : Bientôt ! dit Culbuto. Pavé de bœuf gratin dauphinois avec mon homme, fier et ravi / j’engloutis le plat encore bouillant, je lui raconte tout - boulimie – mais déjà se creuse le vide en moi. De la quasi-déception, de la tristesse, sans doute dus à la fatigue et au relâchement, je me sens lasse et désappointée. Je me suis battue pour écrire ce fichu mémoire, et je ne parviens même pas à crier victoire. Non. Les réussites me passent au dessus de la tête / enfant blasée / tout se passe comme si je n’en étais pas responsable. D’ailleurs, dès que je l’ai vu, je me suis précipitée dans ses bras, et j’ai glissé ces mots au creux de son oreille : C’est grâce à toi, grâce à ce matin…

Libre !

Nuit blanche – yeux rouges. Ça y est. Je l’ai rendu. Elle était souriante. Date de la soutenance : 23. Encore deux semaines à gamberger…
J’ai retrouvé F., qui elle aussi avait des poches de fatigue sous les yeux. Une pile électrique. J’ai pris une orange pressée, j’avais des frissons, elle parlait, parlait, c’est scandaleux on exploite les handicapés dans les C.A.T., ils ont même pas de contrat de travail et ils bossent 40h par semaine, réinsertion sociale mon cul ouais !
J’aime beaucoup F., un vrai moulin à paroles, moi je l’écoute, tranquillement. Je fixe la miette qui s’est posée sur le coin de sa bouche. Où trouve-t-elle toute cette énergie ? Son année de maîtrise a été une succession d’épreuves, elle a réussi à étudier en pondant un gamin, son stage : plein temps cet été, elle a bouclé son mémoire, et elle s’occupe à merveille de ses 3 enfants. Admiration.

Peau froide et jambes coupées, j’ai pris le 38, épuisée. L’aiguille s’est encore bloquée. Des douleurs dans tout le corps – le dos, les genoux, le crâne -, je sais plus quel jour on est. Je suis hors-temps. Ma montre le confirme ; ça fait bien deux heures qu’il est 14h12. A peine soulagée d’avoir rendu mon mémoire, apathie brumeuse. Le bus est encore passé devant ce sac à rayures violet, j’ai sauté et je l’ai acheté – avec ma nouvelle carte bleue / I’ve got the power. Marche lourde et douloureuse. Chaque image se mue en mots. Le tourbillon des feuilles, son regard - bleu métallique, et lui, quand il marche sa tête ne bouge pas : elle glisse sur un plan horizontal pendant que son corps se dandine. Un feu rouge qui parle, des fesses ficelées de strings – rôti de porc -, et puis cette jeune fille, pull rouge pantalon noir, gracieuse, je l’ai suivie un moment, hypnotisée par le balancier de ses hanches, et sa taille, si fine. On aimerait y poser les mains. Et celle-là qui engueule son chien, et lui dans sa voiture, il m’a regardée, j’ai souri - ça ne m’arrive jamais – je suis bien trop fidèle à ma moue rêveuse. Il m’a dit Alors, on flâne ? J’aurais voulu lui dire Non j’ai rendu mon mémoire je suis complètement flapie là je vais rentrer chez moi dormir mais c’était trop long alors j’ai dit Oui en hochant la tête.
Plus loin, j’ai croisé un arbre, une pancarte accrochée « Information : cet arbre est dangereux. », j’ai eu peur qu’il me saute dessus. Pourtant il était là, droit comme un « i », bien rangé en ligne, comme ses camarades, grand et feuillu. Triste mort, il va être abattu à la fin du mois. - Abattre un arbre, voilà une expression terrible, très visuelle, on voit la scène, comme un meurtre.- Le clodo du coin m’a demandé une p’tite pièce. J’ai pensé Ah non j’ai que mon chéquier et ma carte bleue. Je me suis sentie très conne. Et puis rentrer chez soi. La chat avide de Whiskas et de caresses, miaule. Je m’affale devant la tévé. Encore une émission zap-bêtisier, on ne voit que ça en ce moment. La tévé parle de la tévé, elle se mord la queue et nous prend la tête. Bouton rouge – écran noir.
Il arrive avec des fleurs, il y en a quarante – une par page écrite -, et puis des chocolats aussi. Plaisir immense. Mon voisin frappe à la porte. 20h, complètement oublié la réunion du syndic… Encore parler de fric et de travaux avec la vieille peau du quatrième, vraiment je m’en serais passé. Heureusement, mon british de voisin est là, calme et agréable. Moi je ne dis rien, de toute façon la vieille ne nous écoute pas, elle dit tout le temps Faut faire ça c’est la loi mais elle comprend pas qu’elle nous emmerde avec sa loi de merde, c’est si grave que ça qu’un bout de crépit gros comme un briquet soit tombé dans la cour du voisin, c’est si grave que ça que la peinture de l’escalier s’écaille ? Bordel quelle chieuse. Retour aux bercails 23h. Soirée foutue en l’air, moi qui étais impatiente de retrouver mon homme et Morphée, je me suis bien faite avoir. J’ai des lames de rasoir dans la gorge, je suis en train d’attraper la crève, et puis j’ai même pas vu Melvil Poupaud…

Paris m'as-tu vu

Aujourd'hui je suis sortie de ma coquille. Envie de prendre l'air par la main, Odéon. Marcher sans destination / moi qui me perds toujours / regarder les silhouettes sans faire le point. Vaguement. Le flou du monde m'effraye et me rassure. Même pas acheté de disque, à côté de moi un type râlait - dans ses mains un CD de Georges Brassens / trop cher / j'aurais voulu lui parler, je n'ai que souri, mollement, bêtement comme une conne et puis j'me suis tirée rien ne me faisait envie, même pas les compils de Jethro Tull, ni même le dernier live du fameux Jérôme Attal.
Un peu plus loin, trouvé un petit livre sur la dépression masquée - concombre masqué pensais-je à la caisse - zygomatique intérieur. 2€50. Le vigile m'a couru après votre ticket de caisse m'a-t-il dit bah il est là j'ai tendu le ticket il a même pas regardé il s'en est retourné, triste gorille. J'ai attrapé le bus comme on gobe un nuage. J'aurais pu rester des heures à regarder par la vitre la vie des autres - auréole de gras de front sur la vitre du bus / colère éphémère. Les passants comme des corps sans âme, pantins. Ou alors non, peut-être que je glisse à côté de la vie / je ne sais pas. Je pense à elle - une vague d'odeurs et de souvenirs m'aggripe et me ligote furieusement. Je me demande de combien de kilomètres j'ai pu tomber maintenant / les images sont encore fraîches et mes sens aiguisés se souviennent de tout comme si c'était hier - elle me manque - elle ou une autre - je ne sais plus - envie de parler à C*, de me rapprocher d'elle, juste parceque je me sens bien à ses côtés. // En parallèle, peur de ne pas savoir maintenir une amitié solide, moi qui laisse toujours le silence du temps étouffer mes amitiés, tout crève toujours, tout crève. Se détacher des autres, petit à petit défaire les liens. Atrophier les sentiments, et puis les oublier. /