Bribes

Montagne Ste Victoire

Mas provençal volets rouges, bouquets de lavandes, oliviers ici, là, criquets et cigales, soleil de plomb accroché au ciel azur, les enfants accroupis dans l’herbe cherchent des pignons, le bébé doucement accepte que je le porte, que je lui parle, il est plutôt agréable. Matins rudes - biberon à 6h30, quelques fois plus tôt encore, mais je m’y fais. Quant aux filles elles sont plus autonomes. Nous avons de longues discussions.

- Tu veux faire quoi plus tard ?
- Le mardi : professeur d’équitation ; les autres jours je serai maîtresse.

Elle voudrait bien aussi passer à la télé pour être connue, je lui dis qu’elle ferait mieux de faire du cinéma. Ah oui, répond-elle un peu déçue. Zoé rêve d’artifices / une grande maison avec piscine, une décapotable, comme papa et maman. En attendant elle s’ennuie, s’allonge dans le hamac, moue boudeuse, pantin désarticulé, ne sait déjà plus quoi faire. A son âge je trouvais mille idées, construisais des machines incroyables avec mes Lego, creusais la terre pour trouver des bestioles, arpentais les chemins de campagne à vélo, mille choses. Aujourd’hui Zoé s’ennuie. Elle a tout mais ne veut rien…


Embrasser le ciel et la terre

Voile doré du soir, nuit noires piquées d’étoiles, mais où est Cassiopée ? escaliers en pierre, terre brune, les grosses fourmis d’ébène qui cavalent, accrochant au bout de leur mandibules des miettes et des morceaux d’insectes, sommeil agité, perles de sueur, les pieds nus sur les cailloux, même pas mal, m’évader, le long du chemin, le bébé posé sur ma hanche droite, ses cheveux blonds et fins dans le vent, ses grands yeux bleus qui découvrent l’espace, son sourire si pur, s’arrêter un instant, regarder les nuages, respirer profondément, et puis repartir, en avant toute.


Quand le vent se lève

mistral (magistral), nuages poussiéreux et puis orage apocalyptique la nuit éclate, électrique, ciel stroboscopique et puis ça gronde, ça gronde, la chambre s’éclaire sans cesse la pluie s’abat sur la montagne Ste Victoire, juste là, au dessus de nous, éclairs lumière descendent sur terre, c’est la victoire du blanc sur le noir la maison tremble déluge, et la petite Emma, agrippée à son doudou sale, dort d’un sommeil profond, elle est bien loin de tout ça, au pays des rêves peut-être qu’il pleut aussi mais ça ne s’entend pas, Emma rêve en silence quand les éléments se déchaînent.

La môme néant

Ma première amie s’appelait Ange Poblette. Nom étrange. Nous étions ensemble à l’école maternelle, elle était silencieuse. Petite fille sage, cheveux blonds coupés au carré, manteau rose - je la repérais de loin -, nous nous asseyions côte à côte sur le banc de la classe. C’était du temps où je désirais plus que tout au monde une voiture téléguidée jaune, où nous faisions de la trottinette et du tricycle dans la cour de la maternelle. C’était du temps où je découvrais la « poupée qui parle » - sentiment d’inquiétante étrangeté devant cet énorme poupon qui pleurait et criait Maman ! Maman ! – comme si on l’étranglait -. Pour la première fois nous nous représentions la mort : après de longues courses poursuites nous nous étendions par terre, les yeux clos, les bras et les jambes en étoile de mer. T’es mort tu bouges plus. Nous découvrions aussi les jeux sexuels. - Et si on se léchait la langue ? - D’accord. Elle avait les cheveux courts et de grosses lunettes rouges. J’échangeais mes petites voitures. Je voulais absolument celle-là, bleue avec une bande blanche, j’ai fini par la lui piquer à ce p’tit radin. Mélusine, ma petite Alice de Lewis Carroll, était arrivée en pleurs un matin J’ai oublié de mettre ma culotte... ; elle avait longé les murs toute la journée de peur que les garçons ne s’en aperçoivent. C’était du temps où je décollais les chewing-gums du bitume et les mâchais longuement, ils croustillaient de poussière et de saletés. Délice dégueulasse. Et puis nous faisions des siestes dans le dortoir bleuté. Gros bac à doudous. Je choisissais consciencieusement toujours la même petite peluche, une souris gris sale, toute écorchée. Première fois que nous apprenions à claquer des doigts. On se sentait adulte quand on y arrivait. Petite Ange Poblette, je l’aimais comme une sœur, une alter ego - discrète, transparente, douce -. J’aimais passer du temps avec elle dans la cour, et je ne sais pour quelle raison je lui faisais toujours mal. Sans doute un peu maladroite, je la faisais trébucher, elle se cassait les dents. C’est arrivé deux ou trois fois. Je me souviens du questionnement de ma mère à ce propos, je lui avais répondu d’un air désespéré Ange Poblette c’est ma copine mais je la fais toujours tomber... . Pauvre Ange. Fragile. Et moi sûrement un peu brusque. Elle pleurait en silence, elle ne m’en voulait jamais. Elle était gentille et conciliante. Ange Poblette. Elle vivait en silence.



Quoi qu'a dit ? - A dit rin.
Quoi qu'a fait ? - A fait rin.
A quoi qu'a pense ? - A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

- A' xiste pas.

[Jean Tardieu]

Mon Japon

Pendant que d'autres couraient flingue à la main dans les Subways londoniens, moi j'étais au Japon. L'autre bout du monde, des murailles de pierres grises, des arbres sacrés, des temples, des cerisiers en fleur, mille couleurs. Plantée là une peu par hasard, je m'efforçais de m'adapter à ce nouveau milieu, à la fois exaltant et angoissant, car sous mes pieds, enfouis dans de hautes et humides herbes circulaient de longs serpents, ainsi que des anguilles. Sol grouillant, visqueux. Ne pas marcher dessus, ne pas glisser ni leur barrer la route, chaque reptile trace son chemin, chaque anguille file entre les herbes dans une direction déterminée. Derrière les arbres, un panorama époustouflant. Des montagnes dignes des estampes d'Hokusaï ou d'Hiroshige, ciel clair et nature luxuriante. Une passerelle faite de branches et de feuillages a été construite pour avancer dans le paysage, pour le voir de plus près. Je m'y aventure, hypnotisée par la profondeur du vide face aux montagnes massives et lointaines, quand tout à coup la passerelle s'écroule, et dans un élan mal contrôlé celle-ci s'envole, surplombe la ville. Je me retrouve dans les bras de Zoé, elle dort à poings fermés. Lovée contre elle, je la regarde, ses cheveux blonds, si fins, ses paupières délicates, sa bouche… sa bouche… ses jolies mains potelées, son corps tout entier. Le jour se lève, comme un murmure «...on ne doit pas nous voir ensemble... », nous devons nous séparer. Une famille de villageois m’emmène au cœur du village, ruelles sombres, marches en pierre, encore une voie de passage, cette fois-ci des tigres sacrés et des loups qui dévalent les escaliers à vive allure, ils font partie du paysage, comme le lapin d’Alice qui file vers un but inconnu, qui court après le temps, mais ce qui me paraît tragique ici ce sont ces rails imaginaires sur lesquels circulent les animaux, comme des automates. Liberté contrôlée. Instinct réprimé. Les villageois m’indiquent un orphelinat, très pauvre, dissimulé derrière de grands arbres, dissimulé aux yeux du monde, des centaines d’enfants y sont recueillis, y vivent et y meurent. On veut me montrer les blessures d’un pays tourmenté, d’un pays qui s’enfonce dans la pauvreté.
Mon Japon onirique est régi par une féroce retenue, une maîtrise de soi, de son image, de sa nature. Toute liberté est emmaillotée, ficelée, mon Japon onirique est un pays surmoïque où tout danger doit être écarté, où toute pulsion doit être contrôlée. Les animaux agressifs ? Sur des rails. Les pulsions sexuelles ? Interdites. La chute mortelle ? Evitée.


J’aurais aimé embrasser Zoé, tomber de la passerelle, me faire dévorer par les tigres.