Des ombres

Tension optimale ils n'en peuvent plus se cassent le dos se brisent en petits morceaux les femmes d'entretien les ramassent à la pelle chaque matin au détour d'un couloir brillant et décapé et les p'tits vieux rigolent ils sont bien loin de tout ça ils ont déjà fait le deuil de la vie normale qu'est-ce-que ça peut leur foutre alors les hommes en blanc s'écroulent s'effritent comme le sucre dans le café et plus personne ne se parle ou alors si chacun étale ses douleurs son fardeau tous se pètent le dos y en a même une qui veut se reconvertir elle sait pas encore dans quoi mais pas les p'tits vieux ah non ça elle peut plus les encadrer les pauvres c'est pas d'leur faute ils sont malades mais putain elle peut plus les blairer qu'elle dit pendant que les deux grands échalas sont avachis sur les fauteuils bleus au lieu d'apprendre leur futur métier ça commence bien tiens, que j'me dis, et autour de nous la vie des autres continue la vie normale les trotteuses qui galopent sur les montres des silhouettes accrochées aux barres métalliques des métros un journal collé sur le nez les cheveux encore mouillés costard tailleur pantalon anodin figures sans visage regard creux personne ne se parle ici non plus finalement, chacun avance en portant sur son dos l'illusion d'une identité et d'une utilité, vaste mascarade n'est-ce-pas nous sommes aussi libres que ces vieux déments arimés à leus fauteuils ferrailleux à la merci du Temps et du rythme découpé effréné de la journée finalement rien ne change les silhouettes du métro finissent par tomber dans ces fauteuils à vieux les lits à barrière et les tables des immenses salles à manger communes toujours pas de visages encore moins d'identité et plus aucune utilité, restent les rêves inassouvis le temps à arrêter l'espace à effacer, reste le silence menaçant du Néant à venir.

Marche et crève

Nuit balayée par un vent violent, les baches suspendues à l'échaffaudage se tordent se froissent et tapent contre les tubes métalliques, impossible de fermer l'oeil, impossible de me lover dans un sommeil vierge et silencieux. Nuit agitée, comme si le vent n'avait fait que traverser mon esprit d'une oreille à l'autre, des heures durant... Réveil 5h30. Au pas de charge, je fonce vers la gare. Lumière bleutée du matin, quelques pigeons sur les quais déserts, des âme errantes, valise à la main, les yeux rivés sur le panneau lumineux des départs. J'achète des journaux - rituel -, puis grimpe dans le train qui entame peu après sa course folle dans la pénombre de l'aube. Deux heures plus tard j'arrive à Reims, le jour s'est levé. Le vent continue de souffler, de tourbillonner, les nuages épars dans le ciel bleu défilent. Je traverse la ville, superbe, et me nourris de la beauté des architectures, je me sens bien - si seulement il n'y avait pas ce fichu vent ! -. Je m'arrête un instant pour prendre une photo, puis continue ma course. Le vent se déchaîne, un panneau de travaux manque de me tomber sur la figure, je commence à avoir froid. J'arpente les rues à grandes foulées. Une demi-heure plus tard me voilà arrivée. Personne. On m'informe que le colloque a lieu à l'autre bout de la ville ! A bout de souffle, je rebrousse chemin, cherche en vain ma route, tourne en rond - toujours les mêmes rues, Clovis, Jeanne d'Arc, et puis le grand Théâtre, comme un manège sans fin. On m'indique telle direction, je me retrouve au bout d'une rue barrée par les pelleteuses. Sable mouillé collé sous les pieds, cheveux décoiffés par la bourrasque, je continue, coûte que coûte. Les bus contournent les chantiers, arrêts introuvables, longues minutes de marche, lourde, mes bronches râlent, c'est sûr que je vais choper la crève. Je finis par prendre un bus, qui m'amène à l'extrême sud de la ville. Affalée sur mon siège, je regarde la cité. Basilique dorée par le soleil sur fond nuageux - bleu foncé -, à nouveau la rue Clovis et le Théâtre, la Cathédrale, splendide, massive, des fontaines, des passants, et le soleil réapparaît. Hôpital. Le colloque a commencé depuis une heure. Je m'installe dans l'amphi plein à craquer.
C'est sûr que je vais choper la crève...

Thanatos is back

Je ressens, depuis une poignée d'années, une certaine angoisse liée à la pensée de l'inévitable moment où mes parents seront définitivement absents de ma vie (vous voyez, je n'utilise pas le terme "morts"...).
Nous évoquons l'avenir, souvent, leur immense trouille de vieillir parceque la décrépitude ils ne la supporteraient pas, leurs projets désaccordés (lui qui refuse de quitter son nid étayant, là-bas, elle qui veut rappliquer en région parisienne dès que maison et marmot seront à ma portée). Lui se réfugie dans sa mélancolie, dans les méandres de son égo fissuré... Elle souffre de son repli à lui. Elle : pulsion de vie.
Que ferai-je sans eux ? Sans son talent à lui, son esprit torturé, ses mimiques gotlibiennes, son humour grinçant, ses yeux si doux et ses grandes paluches d'artiste arthrosé ?
Que ferai-je sans son légendaire franc-parler, à elle, son écoute si précieuse, son amour pour les chats, les arbres, Mimi et Georges Brassens, son rire qui éclate les tympans et son sourire pimpant ?
J'ai l'impression que je m'écroulerai comme un château de cartes balayé par la tempête. J'aurai perdu les témoins de mon enfance, de mon histoire, et mon âme errante n'aura d'autre issue que de se nicher comme un vieux rat crevé dans ce petit trou noir du désespoir.

(T)rêves

Un gros pigeon blanc tombe dans le jardin de mon enfance. A la place des ses deux pattes ordinaires de volatile, huit pattes arachnides. Les chats du coin de l'oeil le guettent. Je m'efforce de faire fuir l'oiseau, en vain. Trop lourd, cloué au sol, il se sait condamné. Les chats l'encerclent et se ruent sur lui. Je détourne le regard, puis jette à nouveau un oeil sur la bête. Plus rien. Des restes de boyaux quelques tâches de sang. Les chats sont déjà loin, repus, satisfaits.
La veille, j'étais montée en haut de la tour St Jacques, à Châtelet. Une fois arrivée au sommet, je m'étais retrouvée sur une esplanade carrée, incertaine, dont les planches fragiles laissaient apparaître des jours vertigineux... Une sorte de radeau aérien, détaché de tout. Plus tard, j'avais rencontré Bruno Cremer pour jouer une scène d'amour au cinéma. Sa présence avait été douce et rassurante, et je m'étais laissée séduire par son silence, imposant.

Les cloportes

Pas moyen de trouver du boulot dans ce fichu pays ! On a beau être diplômé, avoir trimé pendant des années sur les bancs d'la fac, on se retrouve avec bac +5, comme des cons, avec deux possibilités : ramer parcequ'on trouve pas de boulot, ou ramer parcequ'on se fait exploiter, payer au lance-pierre et, par dessus le marché, traiter comme le dernier des abrutis. Exit la motivation et les projets - personnels et professionnels -. Pour bosser maintenant, faut courber l'échine et fermer sa gueule. Faut être pute, quoi. Esclave. Eh ben moi ça me révolte. Tiens, ce soir nous avions prévu de fêter le premier anniversaire de notre rencontre. Loi de Murphy oblige, mon cher et tendre a été envoyé en mission en province ce matin de bonne heure et pour deux jours, sans qu'on lui demande son avis et sans qu'il puisse refuser.... Bande de rapaces ! Anthropopithèques ! Vermines ! Crier dans le désert n'a jamais apaisé la colère, pourtant aujourd'hui j'ai envie de gueuler ma rage, mon dégoût pour ce pays de cloportes, pour ce système politique bouché, pourri et puant, pour cette société rétrograde qui coupe les ailes du désir et de la liberté.

[Track : Breathe - Telepopmusik]

Erreur fatale

Tiens, Paul, j'ai exhumé ce texte, en écho au tien...

"J'ai défragmenté mes pensées, fait un scandisk de ma carte mère, delete les virus qui rongeaient ma peau, j'ai contrôle alt suppr les erreurs 404, forwardé les syntax error, supprimé mes favoris, nettoyé la mémoire vive, envoyé le voisinage réseau sur les roses, j’ai croqué les disquettes, explosé Explorer, téléchargé ma colère, flingué les plug-in, j'les ai tous mis out ! J'ai pompé les pop-up, arraché les câbles, déchiré le papier-peint, chiffonné le shift, aspiré les spams, hurlé aux oreilles des URL, exit les diagnostics ! J’ai appelé les applets, j’ai emmêlé les liens, rendu flou le Net, écrasé les informations, compressé la mémoire, neutralisé les maux de passe, j’ai égorgé les registres, décimé les cyber, fuck les FAQ, gobé le débogage, j’ai fait la Java avec les niveaux de sécurité, j’ai disjoint les pièces jointes, craqué les hackers, j’ai fermé toutes les fenêtres, j’me suis déconnectée de la couleur, j’ai mordu les gigabits, quitté les contacts j’ai navigué dans les historiques, désinstallé les ports, installé des domaines, déchiré la toile, bouffé tous les cookies, bloqué les octets, j’ai dévalisé la banque de données, supprimé les fichiers qui font chier, j’ai recherché les profils, filtré les tâches, infiltré les réseaux, exécuté les menus, j’ai glissé des icônes dans des boîtes de dialogues, j’ai basculé dans l’écran de veille, j’me suis rongé les onglets, j’ai raccourci la souris et effacé les lecteurs, j’ai désinstallé le gestionnaire, pissé sur les pixels et tapé sur le clavier, j’ai aligné les modems, vidé les extensions, exproprié les priorités, j’ai paramétré les trames et les thèmes, fusionné les langues, j’ai mis du taboulé dans les tabulations, du fromage dans le formatage, de la béchamel dans l’HTML, j’ai saigné les signets, dépucelé les puces, craché sur les bordures, j’ai mis de la menthe dans l’imprimante, du rhum dans le CD-Rom, des biscottes dans les disquettes, des chips dans le chipset, j’ai mis du mou dans le disque dur, mon annulaire dans le formulaire, j’ai inséré des calculs dans les colonnes, j’ai mis en cage la mise en page, annulé l’allumage, surligné les apparences, j’ai mis Mickey dans les maquettes, j’ai masqué tous les effets, émasculé les matricules, j’ai mis ta mère dans le scanner, ta sœur dans le processeur, et puis j’ai pris le chemin d’accès, je suis arrivée sur la plateforme, devant le format paysage, j’ai pris une bonne résolution et j’ai attendu mon bus système."

21/05/2004

De l'inconvénient d'être né


Un oisillon seché, un crâne de chien et un crâne de lapin.
Au moins, ces modèles-là ne bougent pas.

Mémoire

Dans le bureau de ma mère, habillé d'une épaisse moquette rouge - violoncelle de mon père accroché au mur, il y avait une bibliothèque sur laquelle trônait un splendide planisphère éclairé. Souvent je demandais qu'on le descende et qu'on l'allume. Magie des couleurs, découverte de l'espace, des frontières, mes petits doigts parcouraient mers et continents, et ça tournait, tournait... Sous le globe haut-perché se trouvait un livre dont la couverture était visible. Sur cette couverture, Memory, scène d'une tempe ensanglantée sur fond de ciel bleu. Incontestablement mon Magritte préféré, symbole de l'histoire et du temps, de la mémoire et de l'inconscient. Quatre entités qui aujourd'hui nourrissent mon travail, ma réflexion et mes rêves...

Vestiges

Nous avons exhumé des lettres de mes grands-parents d'il y a 30 ans, des vieux cahiers de classe de mon frère, et puis son premier casque de mobylette, tout rayé - nid d'araignées, des revues sur les nouvelles Peugeot clinquantes de l'époque, des livres de jeunesse de ma mère, d'énormes sacs de vêtements mités pourris, ma petite culotte en éponge bleu marine, des quilles en bois peint et puis mon premier tricycle jaune poussin, des rails rouillés de train électrique et des vieux cowboys en plastique fondu, des pages de philo éparpillées, des arachnides affolées, des souvenirs en lambeaux,
Des voiles de poussière comme un linceul sur le passé.