Mon frère

Il m'a dit "Le jour où je t'ai vu dans les bras de maman et qu'elle a dit "C'est mon enfant", j'ai été profondément jaloux. D'ailleurs je suis parti..."
Bizarrement, je n'ai jamais pensé que mon frère avait pu être jaloux de l'amour que ma mère avait pour moi à ma naissance. J'ai toujours pensé qu'il enviait plus que tout cet équilibre familial qu'est la triade père-mère-enfant, lui qui n'a presque pas connu son propre père. Evidemment, après seize ans d'un amour maternel exclusif, d'une relation fusionnelle parsemée de piques et de tendresse, il ne pouvait que lui en vouloir. Celui-là est grand maintenant, j'en fais un autre, une autre, toute jolie, toute neuve, l'autre je le mets à la poubelle. Il lui en a voulu, il lui en veut encore, il m'en veut toujours...
Comment a-t-il dépassé cette étape (pour ne pas dire épreuve) ? Quel a été le cheminement de sa pensée, lui qui m'a accompagnée à l'école, gardé le mercredi, chatouillée et choyée ? Dans sa belle Ford bleu-turquoise, il venait me chercher à quatre heures. "C'est mon frère !"disais-je fièrement à mes camarades. Lui sautait la barrière avec souplesse et désinvolture, comme un flic de Miami, comme un héros. Et puis il me raccompagnait à la maison - qui était à cinq cent mètres - en faisant crisser ses pneus, "comme Starsky et Hutch !". J'étais heureuse. Figure paternelle, il a comblé les manques de mon père. Au moins, avec lui, je m'amusais, je riais, j'étais un peu amoureuse de lui, forcément c'était mon héros. Mon père, lui, était trop sérieux, trop absent. Je l'ai admiré plus tardivement.
Mon premier souvenir de cauchemar représentait mon frère. J'avais six ou sept ans, je m'en souviens comme si c'était hier... Un chinois se tenait assis sur une chaise au beau milieu d'un hangar entouré de haies, c'était lui (à l'école on me demandait souvent s'il était chinois car ses cheveux étaient très noirs). Dans sa main, un couteau. Il voulait me tuer. Et moi, brebis égarée, terrorisée, je n'avais aucune issue, j'allais me faire manger toute crue. La seule solution était de feindre l'admiration pour qu'il m'épargne, qu'il ne me croque pas. Je grimpais sur ses genoux et caressait ses cheveux en le flattant. C'était puant puisque feint, mais j'étais contrainte d'accepter sa haine envers moi et de renverser ma peur de lui en un amour fraternel fondé sur la séduction et l'admiration. Cette peur, c'était peut-être tout simplement un sentiment de culpabilité - d'avoir volé l'amour maternel, d'avoir eu un père et une enfance heureuse.
Je repense à ce rêve, à notre histoire, et la compréhension que j'en ai se résume à ce postulat : "Aimer mon frère c'est lui dire pardon...". J'ai encore du chemin à parcourir pour démêler les noeuds et y voir plus clair, aujourd'hui la vie fait que nous avançons tous deux vers une forme de maturité. Je ne suis plus celle que j'étais, quant à lui, il élabore, exprime davantage son ressenti. Nous connaissons mieux nos forces et nos faiblesses, nous savons nous parler : nous sommes désormais deux adultes face à la vie.

  • Je me demande s'il y a quelque chose de plus difficile à résoudre qu'une relation frère-sœur. Comme elle est moins fondamentale que celle qu'on a avec ses parents, on y prête moins d'attention, j'ai l'impression. Pourtant, elle apparaît en même temps que la vie, du moins pour un des deux, et a donc la même poids des années.

  • La vie de famille, la vie dans la famille, ça me semble décidément bigrement compliqué...
    "Est-ce qu'on m'aime?" "Pourquoi il le préfère?" "Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça?" et j'en passe. Les divans de psy ont encore de beaux jours devant eux !

  • "Comparaison n'est pas raison"..., et pourtant entre frères et soeurs il y a toujours un moment où l'un se sent moins gâté que l'autre, où l'un envie l'autre... Comment se désengluer de la rivalité fraternelle ? Comment dépasser la jalousie, le sentiment de culpabilité, de supériorité ou d'infériorité, la haine, les pulsions de mort ?

    Je repense à ce très bon livre de J.-B. Pontalis : "Frère du précédent", qui analyse les relations entre frères, où l’identité et la haine se déclinent à l’infini : l’un et l’autre, l’un est l’autre, l’un hait l’autre.

    Voici un court extrait :

    « Quand le second est né, le premier s'est écrié : "Comme il est moche !"
    Le premier faisait rire la mère, le second jamais.
    Du premier, on disait qu'il était nerveux, du second qu'il était quasiment muet.
    Quand le second eut quinze ans, le premier lui fit découvrir la littérature.
    Quand, à la même époque, ils vont se promener ensemble dans la ville, il n'y a plus de premier et de second. Ils diffèrent l'un de l'autre mais portent tous les deux la même canadienne. C'est l'hiver, l'air est vif, ils marchent d'un bon pas.
    Le cadet vient de retrouver quelques lettres qu'il a reçues de l'aîné. Certaines débordent d'affection, d'autres sont pleines de fiel. »

    A méditer...