Histoire de tringle
Aujourd'hui, le délai de réflexion est passé. Dans trois mois l'appartement ne sera plus qu'un souvenir. Tourner la page. Ulysse va bientôt avoir un an, quant à moi j'en ai vingt huit depuis peu et je suis affolée de l'accélération folle du Temps. La vie file comme un pet sur une tringle à rideaux, j'ai beau m'accrocher aux petits et aux grands bonheurs présents, je suis propulsée dans l'après, inexorablement, et les mois se muent en jours, et les années en mois. Et moi je cours je vole jusqu'au jour où, ridée, j'aurai le temps de ne plus me souvenir de rien.
J'aurais voulu...
J'aurais voulu vous témoigner mon émerveillement à la vue des vastes champs nappés de blanc. J'aurais voulu écrire au sujet de cette dame que tout le monde prend pour une folle, et qui me parle de rêves et de sa confiance retrouvée. J'aurais voulu dresser la liste de ces amis d'autrefois, qui ont chacun pris un chemin en lien avec leur caractère d'antan, leur histoire, leurs passions d'enfants. J'aurais voulu poser tout ça ici, mes valises de pensées et d'interrogations, là, dans cet espace qui n'en est pas un. Mais voilà, il y a des jours comme ça où tout va de travers. Où l'on tombe de son nuage. Où l'on se ramasse la gueule par terre, il n'y a pas d'autre mot.
Alors je dis
Aïe.
Alors je dis
Merde.
Et puis
je suis retournée ce matin dans mon quartier, mon enfance.J'ai traversé le square aux oiseaux, les yeux gorgés de larmes. C'était toute ma vie. J'aurais voulu tout balayer, ne jamais avoir à y retourner, fuir, fuir... lâchement. Sans lui faire mes adieux. Sans me retourner. Fermer les yeux et oublier, ranger les souvenirs dans les tiroirs, fermer à clé pour ne pas m'effondrer.
J'ai arpenté les rues comme on arpente un cimetière, et je sais que mes sanglots longs n'y pourront rien changer...
Alors je dis
Aïe.
Alors je dis
Merde.
Et puis
je suis retournée ce matin dans mon quartier, mon enfance.J'ai traversé le square aux oiseaux, les yeux gorgés de larmes. C'était toute ma vie. J'aurais voulu tout balayer, ne jamais avoir à y retourner, fuir, fuir... lâchement. Sans lui faire mes adieux. Sans me retourner. Fermer les yeux et oublier, ranger les souvenirs dans les tiroirs, fermer à clé pour ne pas m'effondrer.
J'ai arpenté les rues comme on arpente un cimetière, et je sais que mes sanglots longs n'y pourront rien changer...
Ma banlieue
Pour moi la banlieue c'était toujours gris, comme un mur d'usine, comme un graffiti, les zones commerciales et industrielles sortaient de terre, mauvaises herbes de la production-consommation moderne, tandis que des jeunes à capuches erraient non loin des tours dortoirs toutes de ciment vêtues. Triste tropique en somme.
Ma banlieue. Il fait froid et gris - c'est l'hiver -, mais tout me semble familier et chaleureux. Dans le RER, il y a des tas de gens normaux : des adultes, des enfants, des hommes et des femmes qui sans doutent rentrent au bercail après une journée de labeur. On regarde défiler le paysage comme si on partait loin, comme si on fuyait la ville, la foule, le bruit, on se sentirait presque en vacances si les gens ne portaient pas sur leur visage le masque figé de la fatigue quotidienne. Le bus intercommunal entame ensuite sa course folle - certains chauffeurs sont incontestablement des pilotes de formule 1 nés. Secouée puis éjectée à ma station, je rentre à la maison en passant par l'école élémentaire, songeant à mon Ulysse lorsqu'il sera écolier. On remontera la rue ensemble. "Tu as passé une bonne journée ?" lui dirai-je. Sur mon trousseau, une grande clé, semblable à celle de l'appartement de mon enfance. Je l'introduis dans la porte en fer vert pistache, et me voilà chez moi. Chez moi. Je mets un disque, je froisse des feuilles de journal que je dépose dans la cheminée, je mets une bûche, craque une allumette et m'assois sur le siège africain. Le chat accourt en miaulant, avide de caresses et de boulettes fraîches, la vie me paraît alors d'une douceur enivrante...
Ma banlieue. Il fait froid et gris - c'est l'hiver -, mais tout me semble familier et chaleureux. Dans le RER, il y a des tas de gens normaux : des adultes, des enfants, des hommes et des femmes qui sans doutent rentrent au bercail après une journée de labeur. On regarde défiler le paysage comme si on partait loin, comme si on fuyait la ville, la foule, le bruit, on se sentirait presque en vacances si les gens ne portaient pas sur leur visage le masque figé de la fatigue quotidienne. Le bus intercommunal entame ensuite sa course folle - certains chauffeurs sont incontestablement des pilotes de formule 1 nés. Secouée puis éjectée à ma station, je rentre à la maison en passant par l'école élémentaire, songeant à mon Ulysse lorsqu'il sera écolier. On remontera la rue ensemble. "Tu as passé une bonne journée ?" lui dirai-je. Sur mon trousseau, une grande clé, semblable à celle de l'appartement de mon enfance. Je l'introduis dans la porte en fer vert pistache, et me voilà chez moi. Chez moi. Je mets un disque, je froisse des feuilles de journal que je dépose dans la cheminée, je mets une bûche, craque une allumette et m'assois sur le siège africain. Le chat accourt en miaulant, avide de caresses et de boulettes fraîches, la vie me paraît alors d'une douceur enivrante...