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L'enfer

Confortablement installé dans son fauteuil roulant, il retrace son chemin de vie, avec la satisfaction de se remémorer tout ce qu'il a bâti, et le regret de devoir y renoncer pour venir vivre ici, en maison de retraite... Ses yeux bleus, abimés, si vieux et pourtant pleins de vie, me racontent sa déception de n'avoir pas pu mourir chez lui, dans la grande maison de Lorraine qu'il a habitée durant plus de trente années.

Il finit par me lancer :

- Vous connaissez L'Enfer, de Dante ? Eh bien voilà, dans mon esprit, comme aux portes de l'enfer il devrait être inscrit aux portes de la résidence :
"Toi qui entre ici, abandonne toute espérance"

Être là

Être là, simplement. Mes mains posées sur les siennes. Ecouter ses râles submergés de sanglots. Prendre un peu de son désespoir, pour le porter à deux. Être là, simplement, sans un mot. Comprendre sa tourmente, les ravages de sa peine. Saisir son sentiment d’abandon, écouter sa colère, entendre sa haine. Sentir son désir de mourir, de s’effacer du monde, de n’en plus supporter les souffrances. S’agripper à ses lèvres déchiffrer les mots entrelacés de larmes. Être là, dans l’instant, ses mains au creux des miennes. Se suspendre à son souffle rugueux, craindre le dernier. Porter à deux le silence de ses maux. Enfin, regarder les sanglots s’éloigner comme s’éloigne le murmure des vagues lorsqu’on quitte le sable. Observer ses yeux clos, le sommeil qui s’installe. Ramener sa main sur son autre main, pour qu’elle ne soit pas seule. Et quitter discrètement cette chambre assoupie, saluant au passage l’ombre de Thanatos, fils des ténèbres et de la nuit...

J'aurais voulu...

J'aurais voulu vous témoigner mon émerveillement à la vue des vastes champs nappés de blanc. J'aurais voulu écrire au sujet de cette dame que tout le monde prend pour une folle, et qui me parle de rêves et de sa confiance retrouvée. J'aurais voulu dresser la liste de ces amis d'autrefois, qui ont chacun pris un chemin en lien avec leur caractère d'antan, leur histoire, leurs passions d'enfants. J'aurais voulu poser tout ça ici, mes valises de pensées et d'interrogations, là, dans cet espace qui n'en est pas un. Mais voilà, il y a des jours comme ça où tout va de travers. Où l'on tombe de son nuage. Où l'on se ramasse la gueule par terre, il n'y a pas d'autre mot.
Alors je dis
Aïe.
Alors je dis
Merde.
Et puis

je suis retournée ce matin dans mon quartier, mon enfance.J'ai traversé le square aux oiseaux, les yeux gorgés de larmes. C'était toute ma vie. J'aurais voulu tout balayer, ne jamais avoir à y retourner, fuir, fuir... lâchement. Sans lui faire mes adieux. Sans me retourner. Fermer les yeux et oublier, ranger les souvenirs dans les tiroirs, fermer à clé pour ne pas m'effondrer.
J'ai arpenté les rues comme on arpente un cimetière, et je sais que mes sanglots longs n'y pourront rien changer...