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L'enfer

Confortablement installé dans son fauteuil roulant, il retrace son chemin de vie, avec la satisfaction de se remémorer tout ce qu'il a bâti, et le regret de devoir y renoncer pour venir vivre ici, en maison de retraite... Ses yeux bleus, abimés, si vieux et pourtant pleins de vie, me racontent sa déception de n'avoir pas pu mourir chez lui, dans la grande maison de Lorraine qu'il a habitée durant plus de trente années.

Il finit par me lancer :

- Vous connaissez L'Enfer, de Dante ? Eh bien voilà, dans mon esprit, comme aux portes de l'enfer il devrait être inscrit aux portes de la résidence :
"Toi qui entre ici, abandonne toute espérance"

Être là

Être là, simplement. Mes mains posées sur les siennes. Ecouter ses râles submergés de sanglots. Prendre un peu de son désespoir, pour le porter à deux. Être là, simplement, sans un mot. Comprendre sa tourmente, les ravages de sa peine. Saisir son sentiment d’abandon, écouter sa colère, entendre sa haine. Sentir son désir de mourir, de s’effacer du monde, de n’en plus supporter les souffrances. S’agripper à ses lèvres déchiffrer les mots entrelacés de larmes. Être là, dans l’instant, ses mains au creux des miennes. Se suspendre à son souffle rugueux, craindre le dernier. Porter à deux le silence de ses maux. Enfin, regarder les sanglots s’éloigner comme s’éloigne le murmure des vagues lorsqu’on quitte le sable. Observer ses yeux clos, le sommeil qui s’installe. Ramener sa main sur son autre main, pour qu’elle ne soit pas seule. Et quitter discrètement cette chambre assoupie, saluant au passage l’ombre de Thanatos, fils des ténèbres et de la nuit...

Mnémophages

[rêve] Dans la cuisine de ma maison d'enfance, postée devant les fourneaux, Grand-Mère touille la viande mijotant dans la cocotte en fonte. De gros morceaux de barbaque brune, de grands os. Nous sortons d'une camionnette qui fait face au large portail gris nuage du cimetière du Père Lachaise. Elle se tourne vers moi et me dit : "Deux à trois mètres alentour, les gens de la ville se réunissent le soir venu, et mangent les corps sans sépulture, lors d'un grand festin"... [/rêve]

Peau de chagrin

Assise sur le rebord de son lit, elle scrute le ciel, en silence. Les peupliers majestueux la saluent un à un dans un délicat mouvement de va et vient, quelques feuilles roussies jonchent le bitume, en contre-bas. La pièce est lumineuse en ce premier jour d'automne, éclairant le visage serein, creusé de vie et pâle de discrétion, de cette vieille femme, posée sur le coin de son lit dans une absence vaporeuse. Le temps autour d'elle déroule son fil, tandis que se tissent tout autour de son âme ses souvenirs d'enfant. Papa est là, qui se balance sur le rocking chair noir, en la tenant dans ses bras aimants. Les flammes dansent dans l'âtre, mues par les nuances mélancoliques du Winterreise de Schubert. La maison exhale encore le doux fumet du coq au vin... Dehors l'air est glacial, le grand tilleul a quitté sa belle parure et retourne en sa sève, en ses racines, puiser la force de résister au froid hivernal. L'herbe, saupoudrée d'une fine pellicule de glace, est devenue bien pâle, la lumière même semble dénuée de vie. Il suffit alors de tourner les yeux vers les bougeoirs dégoulinant de cire et diffusant un aura doré, pour réchauffer son cœur. Maman, emmitouflée dans son pull bleu marine, lit en gratouillant par moments de ses doigts graciles la tête du chat avide de caresses. L'instant est d'une douceur enivrante...

La vieille dame a enfoui ses mains dans une longue écharpe rose passé, comme pour se prémunir du vent automnal qui agite les arbres, derrière la fenêtre. Elle esquisse un léger sourire. Je suis là, assise à côté d'elle, observant ses yeux cristallins, écoutant son souffle, mais elle ne me voit pas. Elle s'en est retournée dans ses racines, puiser la force de résister au temps qui dessine ses sillons sur ses mains, elle s'en est retournée dans ses rêves d'enfant, puiser la force de ne pas se muer en peau de chagrin...

Adieu Guillaume...

Je reste sans voix,
à écouter se mêler celles de Juliette et de Guillaume Depardieu
dans "Une lettre oubliée"...



Amy

Amy est partie. Envolée. Où est-elle me dit-il.
Où est-elle ?
Je voudrais croire qu'elle me voit, qu'elle m'entend.
Elle est peut-être ici, ou peut-être là, dans ma tête, dans l'air que je respire. Dans mon coeur.
Ma mémoire.
Amy est partie, je ne sais où.
Elle a largué les amarres.

Le dernier jour de sa vie,
elle a pris le visage de ses enfants entre ses mains trop maigres,
et puis elle a souri.
La lune dans son drapé noir
l'a saluée,
ultime croissant de nacre,
et puis
un cri a déchiré la nuit.
C'était Chloé, effondrée au chevet du lit de sa
maman.
-
Amy ne rit plus, elle ne raconte plus d'histoires.
Elle est morte et danse en nos mémoires
délivrée de son compagnon d'infortune,
Aloïs
-
J'entends son rire, éclatant de liberté
celui-là même qu'elle laissait échapper
lorsqu'elle écoutait la douce mélodie
du violon iranien.
Elle était amour, poésie et joie.
Amy est
Libre
maintenant,
scintillant gracieusement
dans la nuit éternelle.

Une vie

Léa est morte ce matin.
Une page se tourne, le livre de sa vie se ferme enfin.

- Tu ne m'oublieras pas, hein ?
- Non, je ne vous oublierai pas.

Je vous le promets...

Paroles...

...de nos aïeux.

- Je veux aller au soleil et mourir.
- Je suis une poussière dans l'air.
- Cette nuit j'ai rêvé de mon sac !
- Ah celle-là, elle débloque complètement !
- De visage et de partout, vous êtes sentimentale !
- J'suis bien avec vous ! Je vois pas le temps passer.
- Je viens vous chercher pour vous emmener.
- Je vais bientôt partir, sur l'Île des Tartares, loin de ce monde. Je pense à vous tous les jours, je ne vous oublierai pas. Je vous garde avec moi.
- Je suis une bonne comédienne ! Dites à la patronne qu'elle m'appelle si elle a besoin d'acteurs.
- Vous êtes potelée, comme disait ma mère !
- Vous êtes mon sauveur.
- Je crois que ma tête va exploser.
- Viens, que je t'étrangle !
- Qu'est-ce-que je ferais sans vous ?
- Je suis une brebis égarée.
- Ma pauvre, tu enterres la beauté !
- Je ne sais pas quoi faire de moi.
- Je ne suis rien. Je me sens bête et moche.
- Mon cerveau ne s'arrête jamais, c'est comme une machine, mais détraquée.
- Je ne sais même plus de quoi j'ai envie.
- Mon avenir, il est derrière moi.
- Tirez-moi une balle dans la tête, je veux mourir !
- Aujourd'hui c'est le jour de mon enterrement.
- J'attends la faucheuse, qu'elle me coupe en petits morceaux.
- Je lis la messe toute la journée, et quand j'ai terminé je recommence.
- Je ne suis pas abandonnée.
- Allez vous-en avant que je ne me disperse !
- J'ai rêvé que j'allais conquérir le monde.
- Aujourd'hui tu as gagné ton paradis.
- Je suis plus près du tombeau que du berceau.
- Maman, maman... Je veux la voir avant de mourir.
- Tout est moche, c'est pour ça que je suis moche.
- Si vous saviez comme je suis défaite !
- Je suis toute embarbouillée.
- Dieu c'est mon mari, c'est mon amant, c'est mon père !
- Ma tête est difficile. Elle sature...
- Je suis une morte-vivante.
- Je suis dans un film noir.
- Je suis enceinte de mon père.
- Je vous embrasse parce que je vous aime. Je déteste me séparer de vous.
- Faut que j'aille chez moi, mais j'sais plus où j'l'ai mis.
- Personne ne pense à moi, alors je ne pense plus à rien.
- Je rejette les souvenirs pour en vivre d'autres.
- Je projette des larmes rien que d'y penser.
- Combien y a-t-il de chevaux en piste ?
- Je cherche à ranger les soucis, mais je ne trouve pas.
- On va rester amis toute la vie !
- J'ai l'accent de midi moins le quart.
- La vie c'est une tartine de merde, et on en bouffe un bout tous les matins.
- On rajeunit pas quand on vieillit.
- Les religions, c'est l'espoir.
- Le soleil m'égaye même en hiver.
- Tout ça c'est beau, mais ça vaut pas l'amour, comme disait l'autre.

Présence silencieuse

Assise comme à son habitude sur le banc du jardin, la canne posée sur le côté, elle contemple les fleurs, les roses, les moineaux sautillant sur la rambarde métallique. Elle est ici sans être là, Léa. Présence silencieuse, douce et angoissée, belle et tragique, elle se dit brebis égarée dans un monde dénué de sens qui n'a pour issue qu'une mort annoncée.
Son visage vieillissant est pur, ses yeux clairs débordent d'amour et d'angoisse.
Elle s'agrippe à mon bras.

- Tu ne m'oublieras pas, hein ?
- Non, je ne vous oublierai pas.

Elle sourit.
Dans deux minutes, c'est elle qui m'aura oubliée
Inexorablement
Comme le sable emporté par le vent
Et tout sera à recommencer.