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Y a un truc !

Dans le creux de ma dent fleurit une légère douleur. Je quitte mon boulot. Il est dix-sept heures. Je descend la rue, heureuse comme tous les soirs de retrouver mon Ulysse - ça s'étend insidieusement... Je m'engouffre dans la bouche du métro, espérant lui laisser ma douleur, mais ça continue, elle enveloppe maintenant les dents alentour, puis attaque la gencive. Je visualise un fil infime reliant mes molaires à mon cerveau, ça commence à taper, des ondes algiques cognent dans mon crâne tandis que la ligne treize nous transporte, pauvres cloportes, à nos stations domiciles. Freud avait raison : ‘’L’existence du sujet se resserre autour du trou de la molaire’’. C'est ça. Dolor sum. Les portes s'ouvrent précisément en face de la sortie escalator, je file et m'envole jusqu'au niveau terre, ma putain de dent continue de lancer ses éclairs. J'entre dans le square, Michèle est là. Ulysse quant à lui regarde jouer les petits dans le bac à sable, il me voit, me sourit.
- Ca a été aujourd'hui ?
- Oui ! Votre petit a percé sa première dent !
- ... !!! ??? !!!

Pensée

[métro]

J'écoute la douce voix de Charlotte Gainsbourg, l'âme vagabonde. Moment de grâce, beauté d'un bonheur désormais ancré en moi.
"De toute mon existence, je n'ai jamais autant aimé la vie"



Charlotte Gainsbourg - Little monsters

Eloge de la folie

[Métro]

Je tente de me remettre à la lecture. Une pièce de Beckett. Emmêlage de pinceaux et puis Winnie et Willie ça se ressemble trop et les lignes regorgent de didascalies. Pour sûr, c'est un bouquin à lire exclusivement à la maison, soirée lampe rouge FIP tisane pêche-mûre chat sur les genoux.
Une femme, la cinquantaine, cheveux ébourrifés, teint halé, jolies rides mais habillée comme un sac, prend place face à moi. Livre jaune pâte à crêpe Flammarion, je reconnais cette édition, je dois avoir un Laplanche pâte à crêpe comme ça dans ma bibliothèque... Les yeux rivés sur la couverture de son bouquin, je déchiffre le titre et l'auteur... Ben...sla...ma : Benslama ! Pour sûr je le connais, c'est un des mes anciens profs de fac. Fethi, on l'appelait, c'est son prénom, je trouve ça mignon, Fethi. Bonhomme talentueux, piètre orateur mais fin analyste, il nous avait enseigné la clinique de l'exil, les mythes et leur symbolique psychanalytique, l'apport de la religion dans le fondement de la civilisation, en se questionnant plus particulièrement sur l'Islam et son malaise actuel.

Je lance :
- Ah... Benslama... très intéressant ce bouquin !
- Vous connaissez ?
- Oui, c'était mon prof. Un sacré bonhomme !
Son visage s'illumine. Elle semble ravie d'avoir trouvé quelqu'un à qui parler.
- Et puis ce livre est passionnant !! [bla bla bla bla...] moi je suis psychanalyste !!! [bla bla bla bla...] Benslama il écrit des supers trucs sur l'Islam !!! [bla bla bla bla...]
- En effet. (ça y est, elle ma saoûle)
- D'ailleurs, ça doit être la 12e ou la 13e fois que je le lis !!!
- Ah quand même... (soupir)
- Et je suis en train de le traduire.
- Ah oui ? (sans déc !)
- Oui, je vais le traduire du français au français.
- ...!?!

Elle a continué de baragouiner je ne sais quel verbiage pseudo-psychanalytique, sans m'écouter ni même me regarder. Par chance, quelques minutes plus tard j'arrive à ma station. Là elle s'arrête net et me lance : "Allez, bonne vie !!"

Certains psychanalystes sont
carrément siphonnés du caberlot.

Qu'est-ce-que t'as dans l'crâne ?

Il fut un temps où les livres accompagnaient quotidiennement mes voyages en métropolitain. Il fut un temps où je m'enfermais quelques minutes dans mon bureau pour terminer mon chapitre, dans l'obscurité du matin. Et quelle joie j'éprouvais quand le soir venu je réalisais que j'allais reprendre le fil de mon histoire ! Quelle bonheur de retrouver le héros que j'avais laissé là, tout penaud, le matin au bureau ! Lui, qui m'avait attendu toute la journée, avait suspendu sa course folle pour s'affaler de tout son être là où je l'avais laissé, comme un pantin désarticulé. Le temps s'était retiré, l'action s'était figée. A 18h15, enfin, je m'installais sur un strapontin en cuir bleu usé, à côté d'une grosse dame ou d'un jeune homme ordinaire. Signal sonore, et puis clac ! les portes. Le métro démarrait. J'ouvrais alors mon livre, et rendait la vie à mon héros, les couleurs aux paysages, le temps à l'histoire.
Aujourd'hui, je colle mes yeux de merlan frit sur le spectacle ennuyeux des gens qui se rendent à leur boulot, je dois avoir l'air aussi insipide qu'eux, mais alors dans ma tête... des images, des mots, mille pensées et questions sans réponses, un vide-grenier rempli de vieux souvenirs et de poils de chats, des histoires sans queue ni tête, des tiroirs, tiens ma grand-mère, qu'est-ce-qu'elle fout là - elle me manque -, dans ma tête "c'est la fête des trompettes, du trampoline, de mon hors-bord, tous les choeurs à tue-tête te souhaitent bienvenue à bord"...