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Être là...

Être là, près d'une dame de 108 ans, tenir sa main, porter un instant avec elle le poids de son chagrin et de sa fatigue, l'écouter me dire entre les larmes qu'elle veut retrouver sa maman, parce que la vie est trop longue, parce qu'elle n'en finit plus - quel ennui, ô maman, quel ennui... - se laisser embrasser la joue, parce que c'est bon de donner un baiser à quelqu'un qui vous écoute, embrasser la sienne, toute osseuse, pour apaiser un instant sa tourmente, et la voir sourire, enfin, cette dame du début du siècle dernier...

L'enfer

Confortablement installé dans son fauteuil roulant, il retrace son chemin de vie, avec la satisfaction de se remémorer tout ce qu'il a bâti, et le regret de devoir y renoncer pour venir vivre ici, en maison de retraite... Ses yeux bleus, abimés, si vieux et pourtant pleins de vie, me racontent sa déception de n'avoir pas pu mourir chez lui, dans la grande maison de Lorraine qu'il a habitée durant plus de trente années.

Il finit par me lancer :

- Vous connaissez L'Enfer, de Dante ? Eh bien voilà, dans mon esprit, comme aux portes de l'enfer il devrait être inscrit aux portes de la résidence :
"Toi qui entre ici, abandonne toute espérance"

Tout est là

La crainte de n'écrire que des agrégats de mots insipides freine mon élan. Pourtant, j'ai mille trésors dans ma vieille boîte à crayons rouillée.

Je pourrais vous raconter l'émouvante découverte de cette belle maison charentaise qui fut "mienne", durant quelques étés de mon enfance, où je lisais et relisais de vieux albums empoussiérés d'Arthur le fantôme et Pif le chien, où le petit déjeuner de lait au chocolat pris dans le jardin constituait un rituel annonçant chaque matin une belle journée de vacances, de baignades à la plage, de tours de bicyclette dans la longue allée de graviers, et d'interminables recherches des plus jolis coquillages sur le sable avec Papa.

J'entre... Mes yeux contemplent un spectacle fabuleux et inespéré... La maison toute entière, ses pierres, ses meubles, ses vastes bibliothèques perchées sur la mezzanine, ses pièces intactes, ornées de toiles arachnides et de poussière d'antan, n'ont pas bougé !

Je redécouvre le rocking chair noir sur lequel Papa se balançait le soir, tandis que je me blotissais dans ses bras, le long canapé orange qui accueillait Maman et ses belles lectures, la cible jaune et noire, plantée de fléchettes, accompagnée, tout autour, d'une multitude de trous minuscules dans le mur, le parfum de la pierre, de l'humidité de la campagne et du bois des vieilles charpentes... Tout est là, bien vivant, attisant mes sens et donnant vie à de lointaines images que je ne pensais retrouver que dans de vieux albums photos...

Tout est là, comme si les draps blancs dont nous recouvrions les meubles avant chaque départ, les avaient préservés du temps.

Théâtre de merveilleux épisodes de mon enfance, cette maison, dont la porte était ouverte cet après-midi estival où je m'aventurais dans la région, m'a envoûtée de ses délicieuses ondes atemporelles, m'a attirée vers elle, pour me dire que le temps n'efface pas tout, non, qu'il n'emporte pas avec lui le rire des enfants.

Il est des lieux emplis de grâce, qui respirent les souvenirs, et les conservent intacts, qui les protègent, de leur voile de poussière, et les font vivre pour des générations d'enfants. Il est des lieux précieux qu'on imagine être vestiges, ruines, champs de bataille, et pourtant... Tout est là, rien n'a bougé en vingt deux ans.

Vingt deux ans ! Et bien plus encore, que dis-je ! L'imposante armoire bretonne regorge toujours de jeux, disques vinyles et autres babioles datant des années soixante dix... Le sablier s'est arrêté !

J'ai souvent pensé que j'étais toujours la petite fille que j'ai été, et que le monde autour de moi se muait sans cesse, se transformait au gré des modes, avancées et progrès de l'humanité, que les lieux de mon enfance, tels que je les avais connus, avaient tous définitivement disparus.

Il n'en est rien.

Cette belle Charentaise, digne vieille dame au parfum d'éternel, demeure, malgré tout, éblouissant mon âme et, plus que mes yeux d'enfant, mes yeux d'épouse, de mère et de femme...

Je ne la reverrai sans doute plus jamais, cela va de soi. Mais je porte désormais en moi sa beauté, sa bonté, sa constance.

Et je la porterai en moi, jusqu'au bout de ma vie.


Je pourrais vous raconter tout cela, et bien d'autre chose encore, mais ce sera pour une autre fois...

Peau de chagrin

Assise sur le rebord de son lit, elle scrute le ciel, en silence. Les peupliers majestueux la saluent un à un dans un délicat mouvement de va et vient, quelques feuilles roussies jonchent le bitume, en contre-bas. La pièce est lumineuse en ce premier jour d'automne, éclairant le visage serein, creusé de vie et pâle de discrétion, de cette vieille femme, posée sur le coin de son lit dans une absence vaporeuse. Le temps autour d'elle déroule son fil, tandis que se tissent tout autour de son âme ses souvenirs d'enfant. Papa est là, qui se balance sur le rocking chair noir, en la tenant dans ses bras aimants. Les flammes dansent dans l'âtre, mues par les nuances mélancoliques du Winterreise de Schubert. La maison exhale encore le doux fumet du coq au vin... Dehors l'air est glacial, le grand tilleul a quitté sa belle parure et retourne en sa sève, en ses racines, puiser la force de résister au froid hivernal. L'herbe, saupoudrée d'une fine pellicule de glace, est devenue bien pâle, la lumière même semble dénuée de vie. Il suffit alors de tourner les yeux vers les bougeoirs dégoulinant de cire et diffusant un aura doré, pour réchauffer son cœur. Maman, emmitouflée dans son pull bleu marine, lit en gratouillant par moments de ses doigts graciles la tête du chat avide de caresses. L'instant est d'une douceur enivrante...

La vieille dame a enfoui ses mains dans une longue écharpe rose passé, comme pour se prémunir du vent automnal qui agite les arbres, derrière la fenêtre. Elle esquisse un léger sourire. Je suis là, assise à côté d'elle, observant ses yeux cristallins, écoutant son souffle, mais elle ne me voit pas. Elle s'en est retournée dans ses racines, puiser la force de résister au temps qui dessine ses sillons sur ses mains, elle s'en est retournée dans ses rêves d'enfant, puiser la force de ne pas se muer en peau de chagrin...

Vade retro Thanatos !

Elle a fêté ses cent un ans hier. Ses cheveux sont fins, blanc éclatant. Ses yeux bleu électrique inspectent alentour. Elle ne sait pas vraiment où elle est. Hôpital, maison de retraite, peu importe. Engoncée dans son fauteuil roulant, enveloppée d'un drap jaune pâle (in)hospitalier, elle n'écoute rien de ce qui se dit. On parle d'elle. Son état de santé, ses habitudes de vie. Elle nous regarde, un peu ahurie. Elle ne saisit rien : elle est sourde comme un pot. Au beau milieu de la conversation entre son amie, venue l'accompagner à la visite de préadmission, et le médecin de l'établissement, elle éclate : "Mes jambes, elles ont été cassées, les deux ! C'était la guerre !". Elle montait les escaliers pour se rendre chez elle. L'appartement était situé dans le Marais. Un seul immeuble fut touché par la bombe. Celui où elle vivait, avec ses parents, qui n'en sont pas sortis vivants.
Aujourd'hui, elle est là, notre centenaire, rescapée de la vie, de la guerre et du temps. Ses jambes sont lisses, magnifiques, on devine à peine quelques cicatrices. Le médecin lui demande par des gestes, de se lever, de faire quelques pas. La vieille dame obtempère. Elle prend appui sur les accoudoirs du fauteuil, puis décolle, toute légère, et se redresse immédiatement. On attend. Soudain, ses jambes, mues par une force sans pareille, se décident : une jambe avance, et puis l'autre, elle marche ! ses chaussures trop larges laissent à chaque pas s'échapper le bout de ses talons, mais peu importe, elle avance, elle galope ! L'infirmière ouvre la porte du bureau, on sort. La dame ralentit, on approche le fauteuil, elle se rassoit, naturellement.
On l'emmène visiter les locaux. La chambre lui plait. On l'accompagne en salle à manger, là où stagnent des vieux cabossés par la vie et la maladie. Ca claudique, ça roule en fauteuil, ça dort. La vieille dame, comme le diable devant une gousse d'ail, tourne son visage de côté, cache ses yeux de ses grandes mains de soie. "Il n'y a que des vieux ici ! Ah ! Je hais les vieux. Qu'est-ce que je fais là ? Je ne suis pas vieille pourtant !". Son amie sourit, embarrassée. Un ange passe...
Cent un ans. Mais quel âge intérieur, dans ses pensées, ses souvenirs et ses rêves ?
Dans ses yeux, le plaisir et les souffrances de la vie. Et l'envie de continuer, en chantant Vade retro Thanatos, j'ai encore la vie devant moi...

"Profitez-en, ça passe vite..."

Voilà ce que me disent souvent ceux qui sont au crépuscule de leur vie. Longtemps j'ai pensé que j'avais toute la vie devant moi. Des rails à perte de vue, de temps à autres une gare. Faire des choix : suivre une route plutôt qu'une autre. Dérailler. Traverser l'espace et le temps. Et pourtant... dès les premiers instants de la vie nous sommes plongés dans une course que seule la mort arrête. Terminus. J'avais toute la vie devant moi lorsque j'ai vu le jour. Depuis, elle se consume, inexorablement. Tout ce que j'ai vécu, je ne le revivrai jamais. Des grains de sables qui s'envolent.
Il y a deux mois, lorsque mon fils est né, j'ai immédiatement pensé "Ca y est, c'est la vraie vie qui commence". Celle d'avant me semblait incomplète, inaboutie, un préliminaire, un amuse bouche. Je repense à mon grand ami barbu qui m'a dit un jour "J'attends que ça commence !"... Nous avons tous une certaine idée du point de départ. Pour certains ce sera le premier baiser. Pour d'autre le premier enfant. Et pour d'autres enfin ce sera un point à atteindre, l'espoir d'un bonheur futur. Or la vraie vie, c'est celle qui nous anime. Profitons-en, ça passe vite ; chaque moment qui s'écoule finit bien rangé dans notre histoire. Quelquefois dans notre mémoire - pas toujours. Combien de souvenirs avons nous égaré ? Que restera-t-il lorsque, fatigués, nous nous retournerons sur notre passé, à compter les petits et grand bonheurs, les petites et grandes douleurs ? Ecrire, photographier : illusion d'éternité. C'est marquer d'un sceau notre temps vécu, soyons honnêtes il n'en restera rien, si ce n'est le plaisir de l'instant... Sentir, voir, rire, s'émouvoir, voilà peut-être l'unique fondement de la vraie vie. Comme disait l'autre, "the rest are details"...

* gravure de Patrice Berthon

Paroles...

...de nos aïeux.

- Je veux aller au soleil et mourir.
- Je suis une poussière dans l'air.
- Cette nuit j'ai rêvé de mon sac !
- Ah celle-là, elle débloque complètement !
- De visage et de partout, vous êtes sentimentale !
- J'suis bien avec vous ! Je vois pas le temps passer.
- Je viens vous chercher pour vous emmener.
- Je vais bientôt partir, sur l'Île des Tartares, loin de ce monde. Je pense à vous tous les jours, je ne vous oublierai pas. Je vous garde avec moi.
- Je suis une bonne comédienne ! Dites à la patronne qu'elle m'appelle si elle a besoin d'acteurs.
- Vous êtes potelée, comme disait ma mère !
- Vous êtes mon sauveur.
- Je crois que ma tête va exploser.
- Viens, que je t'étrangle !
- Qu'est-ce-que je ferais sans vous ?
- Je suis une brebis égarée.
- Ma pauvre, tu enterres la beauté !
- Je ne sais pas quoi faire de moi.
- Je ne suis rien. Je me sens bête et moche.
- Mon cerveau ne s'arrête jamais, c'est comme une machine, mais détraquée.
- Je ne sais même plus de quoi j'ai envie.
- Mon avenir, il est derrière moi.
- Tirez-moi une balle dans la tête, je veux mourir !
- Aujourd'hui c'est le jour de mon enterrement.
- J'attends la faucheuse, qu'elle me coupe en petits morceaux.
- Je lis la messe toute la journée, et quand j'ai terminé je recommence.
- Je ne suis pas abandonnée.
- Allez vous-en avant que je ne me disperse !
- J'ai rêvé que j'allais conquérir le monde.
- Aujourd'hui tu as gagné ton paradis.
- Je suis plus près du tombeau que du berceau.
- Maman, maman... Je veux la voir avant de mourir.
- Tout est moche, c'est pour ça que je suis moche.
- Si vous saviez comme je suis défaite !
- Je suis toute embarbouillée.
- Dieu c'est mon mari, c'est mon amant, c'est mon père !
- Ma tête est difficile. Elle sature...
- Je suis une morte-vivante.
- Je suis dans un film noir.
- Je suis enceinte de mon père.
- Je vous embrasse parce que je vous aime. Je déteste me séparer de vous.
- Faut que j'aille chez moi, mais j'sais plus où j'l'ai mis.
- Personne ne pense à moi, alors je ne pense plus à rien.
- Je rejette les souvenirs pour en vivre d'autres.
- Je projette des larmes rien que d'y penser.
- Combien y a-t-il de chevaux en piste ?
- Je cherche à ranger les soucis, mais je ne trouve pas.
- On va rester amis toute la vie !
- J'ai l'accent de midi moins le quart.
- La vie c'est une tartine de merde, et on en bouffe un bout tous les matins.
- On rajeunit pas quand on vieillit.
- Les religions, c'est l'espoir.
- Le soleil m'égaye même en hiver.
- Tout ça c'est beau, mais ça vaut pas l'amour, comme disait l'autre.