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Tout est là

La crainte de n'écrire que des agrégats de mots insipides freine mon élan. Pourtant, j'ai mille trésors dans ma vieille boîte à crayons rouillée.

Je pourrais vous raconter l'émouvante découverte de cette belle maison charentaise qui fut "mienne", durant quelques étés de mon enfance, où je lisais et relisais de vieux albums empoussiérés d'Arthur le fantôme et Pif le chien, où le petit déjeuner de lait au chocolat pris dans le jardin constituait un rituel annonçant chaque matin une belle journée de vacances, de baignades à la plage, de tours de bicyclette dans la longue allée de graviers, et d'interminables recherches des plus jolis coquillages sur le sable avec Papa.

J'entre... Mes yeux contemplent un spectacle fabuleux et inespéré... La maison toute entière, ses pierres, ses meubles, ses vastes bibliothèques perchées sur la mezzanine, ses pièces intactes, ornées de toiles arachnides et de poussière d'antan, n'ont pas bougé !

Je redécouvre le rocking chair noir sur lequel Papa se balançait le soir, tandis que je me blotissais dans ses bras, le long canapé orange qui accueillait Maman et ses belles lectures, la cible jaune et noire, plantée de fléchettes, accompagnée, tout autour, d'une multitude de trous minuscules dans le mur, le parfum de la pierre, de l'humidité de la campagne et du bois des vieilles charpentes... Tout est là, bien vivant, attisant mes sens et donnant vie à de lointaines images que je ne pensais retrouver que dans de vieux albums photos...

Tout est là, comme si les draps blancs dont nous recouvrions les meubles avant chaque départ, les avaient préservés du temps.

Théâtre de merveilleux épisodes de mon enfance, cette maison, dont la porte était ouverte cet après-midi estival où je m'aventurais dans la région, m'a envoûtée de ses délicieuses ondes atemporelles, m'a attirée vers elle, pour me dire que le temps n'efface pas tout, non, qu'il n'emporte pas avec lui le rire des enfants.

Il est des lieux emplis de grâce, qui respirent les souvenirs, et les conservent intacts, qui les protègent, de leur voile de poussière, et les font vivre pour des générations d'enfants. Il est des lieux précieux qu'on imagine être vestiges, ruines, champs de bataille, et pourtant... Tout est là, rien n'a bougé en vingt deux ans.

Vingt deux ans ! Et bien plus encore, que dis-je ! L'imposante armoire bretonne regorge toujours de jeux, disques vinyles et autres babioles datant des années soixante dix... Le sablier s'est arrêté !

J'ai souvent pensé que j'étais toujours la petite fille que j'ai été, et que le monde autour de moi se muait sans cesse, se transformait au gré des modes, avancées et progrès de l'humanité, que les lieux de mon enfance, tels que je les avais connus, avaient tous définitivement disparus.

Il n'en est rien.

Cette belle Charentaise, digne vieille dame au parfum d'éternel, demeure, malgré tout, éblouissant mon âme et, plus que mes yeux d'enfant, mes yeux d'épouse, de mère et de femme...

Je ne la reverrai sans doute plus jamais, cela va de soi. Mais je porte désormais en moi sa beauté, sa bonté, sa constance.

Et je la porterai en moi, jusqu'au bout de ma vie.


Je pourrais vous raconter tout cela, et bien d'autre chose encore, mais ce sera pour une autre fois...

Te souviens-tu ?

Ses souvenirs sont éparpillés en un ciel étoilé. Certains brillent fort, repères éternels dans le firmament de la vie, d’autres disparaissent discrètement, laissant place à l’obscurité de l’oubli. Elle me parle d’un temps révolu, et pourtant si cher à son cœur, si frais à sa mémoire. Elle est là, en son âme, jeune maman pouponnant ses deux petites filles adorables. Elle raconte la maternité, le bonheur et les rires partagés…
Soudainement, ses yeux s’agrippent aux miens. L’air grave, elle me demande :

- Mais… vous, vous avez des enfants ?

J’ai pris pour habitude d’esquiver la question, de prendre des chemins détournés pour interroger le renversement du discours… Mais là… c’est différent.

- J’ai un fils.
- C’est tout ?
- Oui.

Son regard s’assombrit, elle reste songeuse, puis répond avec la solennité de la Sagesse :

- Pensez au moment où vous ne serez plus là… Avec qui votre fils pourra-t-il partager ses souvenirs d’enfance ?...

Je réalise alors que mon fils, mon tout petit à moi, suivra peut-être mon chemin de nostalgie, se retournant régulièrement sur son Enfance, s’y ressourçant parfois pour mieux affronter l’avenir… Jamais je n'ai pensé qu’il pourrait souffrir d’être seul sur ce chemin, sans compagnon ni témoin de ce temps passé.

Je réalise aussi que malgré l’existence d’un frère plus âgé, si distant, je n’aurai, lorsque mes parents ne seront plus, personne avec qui partager mes souvenirs. Quelques photos, tout au plus, donneront du relief à ma mémoire, mais personne à qui je pourrai dire :

- Te souviens-tu ? …

Si je sais qu’Ulysse aura certainement des compagnons d’enfance, de bonheur et de rires, à nouveau je replonge dans ma plus grande interrogation : que deviendrai-je, moi, Melody, et qu’adviendra-t-il de mon identité et de mon histoire, lorsque mes parents ne seront plus ?

Peau de chagrin

Assise sur le rebord de son lit, elle scrute le ciel, en silence. Les peupliers majestueux la saluent un à un dans un délicat mouvement de va et vient, quelques feuilles roussies jonchent le bitume, en contre-bas. La pièce est lumineuse en ce premier jour d'automne, éclairant le visage serein, creusé de vie et pâle de discrétion, de cette vieille femme, posée sur le coin de son lit dans une absence vaporeuse. Le temps autour d'elle déroule son fil, tandis que se tissent tout autour de son âme ses souvenirs d'enfant. Papa est là, qui se balance sur le rocking chair noir, en la tenant dans ses bras aimants. Les flammes dansent dans l'âtre, mues par les nuances mélancoliques du Winterreise de Schubert. La maison exhale encore le doux fumet du coq au vin... Dehors l'air est glacial, le grand tilleul a quitté sa belle parure et retourne en sa sève, en ses racines, puiser la force de résister au froid hivernal. L'herbe, saupoudrée d'une fine pellicule de glace, est devenue bien pâle, la lumière même semble dénuée de vie. Il suffit alors de tourner les yeux vers les bougeoirs dégoulinant de cire et diffusant un aura doré, pour réchauffer son cœur. Maman, emmitouflée dans son pull bleu marine, lit en gratouillant par moments de ses doigts graciles la tête du chat avide de caresses. L'instant est d'une douceur enivrante...

La vieille dame a enfoui ses mains dans une longue écharpe rose passé, comme pour se prémunir du vent automnal qui agite les arbres, derrière la fenêtre. Elle esquisse un léger sourire. Je suis là, assise à côté d'elle, observant ses yeux cristallins, écoutant son souffle, mais elle ne me voit pas. Elle s'en est retournée dans ses racines, puiser la force de résister au temps qui dessine ses sillons sur ses mains, elle s'en est retournée dans ses rêves d'enfant, puiser la force de ne pas se muer en peau de chagrin...

J'aurais voulu...

J'aurais voulu vous témoigner mon émerveillement à la vue des vastes champs nappés de blanc. J'aurais voulu écrire au sujet de cette dame que tout le monde prend pour une folle, et qui me parle de rêves et de sa confiance retrouvée. J'aurais voulu dresser la liste de ces amis d'autrefois, qui ont chacun pris un chemin en lien avec leur caractère d'antan, leur histoire, leurs passions d'enfants. J'aurais voulu poser tout ça ici, mes valises de pensées et d'interrogations, là, dans cet espace qui n'en est pas un. Mais voilà, il y a des jours comme ça où tout va de travers. Où l'on tombe de son nuage. Où l'on se ramasse la gueule par terre, il n'y a pas d'autre mot.
Alors je dis
Aïe.
Alors je dis
Merde.
Et puis

je suis retournée ce matin dans mon quartier, mon enfance.J'ai traversé le square aux oiseaux, les yeux gorgés de larmes. C'était toute ma vie. J'aurais voulu tout balayer, ne jamais avoir à y retourner, fuir, fuir... lâchement. Sans lui faire mes adieux. Sans me retourner. Fermer les yeux et oublier, ranger les souvenirs dans les tiroirs, fermer à clé pour ne pas m'effondrer.
J'ai arpenté les rues comme on arpente un cimetière, et je sais que mes sanglots longs n'y pourront rien changer...

L'appartement

Cette nuit, j'ai rêvé de la pluie. Des trombes d'eau s'abattaient sur le jardin de mon enfance. La porte de la cuisine était ouverte, et, craignant que l'eau ne pénètre dans l'appartement et emporte tout sur son passage, je fermais le petit loquet - puisque la poignée depuis toujours était hors d'usage. C'était une vieille porte vitrée que Brahim avait installée provisoirement. Elle était restée comme ça, des années durant. Le loquet était arrimé à un petit pan de mur habillé d'un fin radiateur. J'aimais m'y adosser pour me réchauffer tout en observant les bambous par la vitre, les chats qui partent en vadrouille sur les toits, dans l'hiver parisien. Face à ce mur, il y avait la grande table de ferme, massive et irrégulière, un banc en bois un peu bancal, et un petit tabouret vert : la place de mon père. Le matin, j'attrapais des pains au chocolat dans le meuble collant de graisse, au dessus du frigo. La machine à café ronronnait, mes parents dormaient encore. Je passais par le jardin pour ne pas les déranger. Julien étirait ses pattes en baillant sur le linge négligemment posé sur le radiateur du salon, les yeux mi-clos et l'air confiant. C'était un gentil chat tigré que ma mère avait recueilli, abandonné avec son frère au bord d'une route. Il subissait mes jeux d'enfants avec patience - je l'enfermais dans une cabane de coussins, je jouais à la dame qui abhorre les chats, puis à celle qui vient le sauver et le couvre de baisers... Le pauvre ne devait rien comprendre, si tant est qu'il ait pu un jour comprendre quelque chose... Il miaulait souvent, posté devant la porte de la véranda, et lorsqu'on lui ouvrait, il sortait puis faisait aussitôt demi-tour pour rentrer. Le chat exige d'avoir entière liberté. Tout obstacle doit être éliminé, toute porte doit donc rester ouverte, au cas où il lui prendrait l'envie de sortir, même s'il passe en réalité la journée affalé sur le linge chaud du radiateur. Lorsque, vers dix-huit heures, j'entendais la porte de l'immeuble claquer, le tintement particulier des clés dans le couloir, devinant l'imminence de l'arrivée de mon père, je partais me cacher n'importe où. Derrière la chauffeuse rose du salon, ou, beaucoup plus loin, dans la cuisine, adossée au mur de sorte qu'on ne me voie pas. Je m’interdisais de voir mon père entrer dans l'appartement, je jonglais entre la jubilation, la peur, et sans doute l'envie qu'il me cherche. Qu'il aille à ma rencontre. Un jour je suis restée dix minutes dans la cuisine. Il ne m'a jamais cherchée, ni trouvée d’ailleurs. Dans mes rêves d’enfant, il me poursuivait avec un couteau pour me tuer. J’étais à la fois terrifiée et réjouie de son vif intérêt pour moi, aussi funeste soit-il. Aujourd’hui, on a peur de perdre le fil, on s’admire et on s’aime en silence. Dans quelques mois, le premier étage de l’immeuble fera son entrée dans le royaume des souvenirs et des rêves. Ancien atelier de mon père et ancien appartement ayant abrité mon adolescence, le premier sera le dernier. Je quitterai le nid, et vingt-sept années de ma vie. Dans ma tête se dessinent les perspectives de l’appartement et se mêlent les souvenirs de toute une existence. Bientôt, le théâtre des rêves ouvrira le rideau sur ces années de bonheur, invitant les spectres tant aimés de mes chers disparus, et dans un spectacle nostalgique je pourrai retrouver pour un temps tout ce qui n’est plus…