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L'enfer

Confortablement installé dans son fauteuil roulant, il retrace son chemin de vie, avec la satisfaction de se remémorer tout ce qu'il a bâti, et le regret de devoir y renoncer pour venir vivre ici, en maison de retraite... Ses yeux bleus, abimés, si vieux et pourtant pleins de vie, me racontent sa déception de n'avoir pas pu mourir chez lui, dans la grande maison de Lorraine qu'il a habitée durant plus de trente années.

Il finit par me lancer :

- Vous connaissez L'Enfer, de Dante ? Eh bien voilà, dans mon esprit, comme aux portes de l'enfer il devrait être inscrit aux portes de la résidence :
"Toi qui entre ici, abandonne toute espérance"

Te souviens-tu ?

Ses souvenirs sont éparpillés en un ciel étoilé. Certains brillent fort, repères éternels dans le firmament de la vie, d’autres disparaissent discrètement, laissant place à l’obscurité de l’oubli. Elle me parle d’un temps révolu, et pourtant si cher à son cœur, si frais à sa mémoire. Elle est là, en son âme, jeune maman pouponnant ses deux petites filles adorables. Elle raconte la maternité, le bonheur et les rires partagés…
Soudainement, ses yeux s’agrippent aux miens. L’air grave, elle me demande :

- Mais… vous, vous avez des enfants ?

J’ai pris pour habitude d’esquiver la question, de prendre des chemins détournés pour interroger le renversement du discours… Mais là… c’est différent.

- J’ai un fils.
- C’est tout ?
- Oui.

Son regard s’assombrit, elle reste songeuse, puis répond avec la solennité de la Sagesse :

- Pensez au moment où vous ne serez plus là… Avec qui votre fils pourra-t-il partager ses souvenirs d’enfance ?...

Je réalise alors que mon fils, mon tout petit à moi, suivra peut-être mon chemin de nostalgie, se retournant régulièrement sur son Enfance, s’y ressourçant parfois pour mieux affronter l’avenir… Jamais je n'ai pensé qu’il pourrait souffrir d’être seul sur ce chemin, sans compagnon ni témoin de ce temps passé.

Je réalise aussi que malgré l’existence d’un frère plus âgé, si distant, je n’aurai, lorsque mes parents ne seront plus, personne avec qui partager mes souvenirs. Quelques photos, tout au plus, donneront du relief à ma mémoire, mais personne à qui je pourrai dire :

- Te souviens-tu ? …

Si je sais qu’Ulysse aura certainement des compagnons d’enfance, de bonheur et de rires, à nouveau je replonge dans ma plus grande interrogation : que deviendrai-je, moi, Melody, et qu’adviendra-t-il de mon identité et de mon histoire, lorsque mes parents ne seront plus ?

Histoire de tringle

Aujourd'hui, le délai de réflexion est passé. Dans trois mois l'appartement ne sera plus qu'un souvenir. Tourner la page. Ulysse va bientôt avoir un an, quant à moi j'en ai vingt huit depuis peu et je suis affolée de l'accélération folle du Temps. La vie file comme un pet sur une tringle à rideaux, j'ai beau m'accrocher aux petits et aux grands bonheurs présents, je suis propulsée dans l'après, inexorablement, et les mois se muent en jours, et les années en mois. Et moi je cours je vole jusqu'au jour où, ridée, j'aurai le temps de ne plus me souvenir de rien.