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Le nourrisson savant

Il y a quelques nuits, je rêvai de ma fille, joli poupon à la peau délicate et au regard ardent d'intelligence. Comme ce fut le cas pour mon fils, elle portait en elle la Connaissance, qu'aucun ange n'avait effacé de son doigt gracile.

Ainsi, ma fille, née la veille, s'exclamait :
"Je veux écouter de la musique !"

"Vici dies"

Cette nuit, j'ai rêvé d'une fin du monde époustouflante. La nature reprenait ses droits, et la terre promettait de se muer en océan de braises. Deux mots cognaient dans ma tête : VICI DIES : "le jour où nous sommes vaincus". C'était une fatalité, et sans doute la dernière phrase inscrite sur le Grand Rouleau. Certains d'entre nous se rassemblaient dans la cour du lycée, conscients de l'imminence du chaos, d'autres continuaient leur vie, sans l'ombre d'un frisson ; après tout, puisque le monde touchait à sa fin, il leur semblait bien futile de s'arrêter pour mieux sentir l'horreur du moment.
Je cherchais papa et maman, pour mourir avec eux. C'était ce qu'il me restait de mieux à faire, puisque le bitume, perdant de son épaisseur, devenait transparent et laissait apparaître des volutes de lave avides d'air frais, prêtes à engloutir le monde des vivants.
Papa n'était pas là. Et je savais que je ne le reverrai plus jamais.

Mnémophages

[rêve] Dans la cuisine de ma maison d'enfance, postée devant les fourneaux, Grand-Mère touille la viande mijotant dans la cocotte en fonte. De gros morceaux de barbaque brune, de grands os. Nous sortons d'une camionnette qui fait face au large portail gris nuage du cimetière du Père Lachaise. Elle se tourne vers moi et me dit : "Deux à trois mètres alentour, les gens de la ville se réunissent le soir venu, et mangent les corps sans sépulture, lors d'un grand festin"... [/rêve]

In Excelsis Deo




Peinture de Marion Peck

Les dents de la mère

C’est un rêve récurent et insoutenable. Je sens d’abord une dent se déchausser, avec facilité. Elle s'échappe, je la garde dans ma bouche, l’air de rien puisque à ce moment là je me trouve bien évidemment en société. Impossible donc de m’en sortir autrement qu’en feignant l'indifférence. Puis, les molaires une à une se détachent de mes gencives, jusqu’à former un tas. Ca devient encombrant, je sens les dents se frôler se cogner les unes aux autres dans l’apesanteur salivaire de ma bouche, c’est absolument désagréable, d’autant plus que d’un point de vue purement pratique je me trouve dans l’incapacité chronique de m’en débarrasser, ce qui, par conséquent, m’embarrasse fortement. Le rêve s’achève bien souvent là, et à mon réveil je passe instinctivement ma langue sur mes dents de porcelaine, bien rangées, bien arrimées, soulagée de n’avoir en réalité pas perdu une once de mon identité.

Un rêve

Je me revois, à dos de grand dragon ailé aux mâchoires menaçantes et au doux pelage, survolant ma conscience. Un sentiment de puissance et de sécurité. Un petit goût d’Histoire sans fin


L'appartement

Cette nuit, j'ai rêvé de la pluie. Des trombes d'eau s'abattaient sur le jardin de mon enfance. La porte de la cuisine était ouverte, et, craignant que l'eau ne pénètre dans l'appartement et emporte tout sur son passage, je fermais le petit loquet - puisque la poignée depuis toujours était hors d'usage. C'était une vieille porte vitrée que Brahim avait installée provisoirement. Elle était restée comme ça, des années durant. Le loquet était arrimé à un petit pan de mur habillé d'un fin radiateur. J'aimais m'y adosser pour me réchauffer tout en observant les bambous par la vitre, les chats qui partent en vadrouille sur les toits, dans l'hiver parisien. Face à ce mur, il y avait la grande table de ferme, massive et irrégulière, un banc en bois un peu bancal, et un petit tabouret vert : la place de mon père. Le matin, j'attrapais des pains au chocolat dans le meuble collant de graisse, au dessus du frigo. La machine à café ronronnait, mes parents dormaient encore. Je passais par le jardin pour ne pas les déranger. Julien étirait ses pattes en baillant sur le linge négligemment posé sur le radiateur du salon, les yeux mi-clos et l'air confiant. C'était un gentil chat tigré que ma mère avait recueilli, abandonné avec son frère au bord d'une route. Il subissait mes jeux d'enfants avec patience - je l'enfermais dans une cabane de coussins, je jouais à la dame qui abhorre les chats, puis à celle qui vient le sauver et le couvre de baisers... Le pauvre ne devait rien comprendre, si tant est qu'il ait pu un jour comprendre quelque chose... Il miaulait souvent, posté devant la porte de la véranda, et lorsqu'on lui ouvrait, il sortait puis faisait aussitôt demi-tour pour rentrer. Le chat exige d'avoir entière liberté. Tout obstacle doit être éliminé, toute porte doit donc rester ouverte, au cas où il lui prendrait l'envie de sortir, même s'il passe en réalité la journée affalé sur le linge chaud du radiateur. Lorsque, vers dix-huit heures, j'entendais la porte de l'immeuble claquer, le tintement particulier des clés dans le couloir, devinant l'imminence de l'arrivée de mon père, je partais me cacher n'importe où. Derrière la chauffeuse rose du salon, ou, beaucoup plus loin, dans la cuisine, adossée au mur de sorte qu'on ne me voie pas. Je m’interdisais de voir mon père entrer dans l'appartement, je jonglais entre la jubilation, la peur, et sans doute l'envie qu'il me cherche. Qu'il aille à ma rencontre. Un jour je suis restée dix minutes dans la cuisine. Il ne m'a jamais cherchée, ni trouvée d’ailleurs. Dans mes rêves d’enfant, il me poursuivait avec un couteau pour me tuer. J’étais à la fois terrifiée et réjouie de son vif intérêt pour moi, aussi funeste soit-il. Aujourd’hui, on a peur de perdre le fil, on s’admire et on s’aime en silence. Dans quelques mois, le premier étage de l’immeuble fera son entrée dans le royaume des souvenirs et des rêves. Ancien atelier de mon père et ancien appartement ayant abrité mon adolescence, le premier sera le dernier. Je quitterai le nid, et vingt-sept années de ma vie. Dans ma tête se dessinent les perspectives de l’appartement et se mêlent les souvenirs de toute une existence. Bientôt, le théâtre des rêves ouvrira le rideau sur ces années de bonheur, invitant les spectres tant aimés de mes chers disparus, et dans un spectacle nostalgique je pourrai retrouver pour un temps tout ce qui n’est plus…

© JC le poulet

Alors que je cherchais dans une boutique des figurines de Gaston Lagaffe pour mon père (ce qui m'est récemment arrivé dans la vraie vie lors d'un vide grenier), je tombai sur un curieux objet. De forme ovoïde, en bois gravé de signes indéchiffrables, la mystérieuse chose représentait la complémentarité des polarités opposées. Elle symbolisait le Tout, l'Univers. Parmi les inscriptions gravées, l'on pouvait lire Eros et Thanatos. Je saisis l'objet sous lequel était inscrit "JC le poulet". Nul doute, notre ami psychaphile avait lancé une vaste entreprise de marketing, et il avait bien raison puisque cela marchait. On trouvait ses produits déjà un peu partout, et j'imaginais alors l'étendue du phénomène : on trouverait peut-être des cigares Freud, des magnets cadavres exquis spécial Lacan, des jeux vidéo Eros VS Thanatos, des yoyos Fort-Da, des détecteurs de refoulement, des machines à vivre ses rêves, des pin's de Sade, et peut-être même un concept de "danse de l'hystéro", qui ferait un malheur dans les cours de récré...
La JC le poulet Factory était lancée, et j'étais convaincue qu'elle connaîtrait un essor sans précédent...

Du nord au sud

Depuis mon article sur mon incapacité actuelle à rêver (ou à me souvenir de mes rêves), une déferlante de songes, plus riches les uns que les autres, emplit mes nuits. Ce matin, je me réveille avec cette chanson de Louise Attaque dans la tête.


Des mois que je n'ai pas lu. Vais essayer de décoller mon nez de cet écran et me remettre à profiter pleinement de mes heures perdues. Ca commence avec "L'histoire de l'amour" de Nicole Krauss. Du nord au sud, peut-être une envie de voyager à travers les mots...

Que sont mes rêves devenus ?

Envolés, pfuit ! Plus un songe à l'horizon. Le vent de la nuit ne vient plus caresser mes pensées ensommeillées. Plus d'images. Fini les retrouvailles avec mes chers disparus. Ecran noir. Comme si les pleurs d'Ulysse effaçaient tout. Toute l'énergie de mon sommeil semble se fixer sur mon corps - le détendre, le défaire de ses noeuds, de sa lourde fatigue de la journée. Ce qui se passe là haut, ça ne l'intéresse plus. Lorsque j'ouvrais les yeux, je voyais les courbes de mon homme endormi, le mur de livres, et la chevelure tombante de la plante suspendue. Maintenant je ne vois plus que le voyant lumineux - tantôt vert tantôt rouge - de l'écoute bébé, comme un signal d'alarme dans la profondeur de la nuit.
L'espace manque, l'espace du désir et des rêves.
Le temps aussi, celui de la contemplation et des promenades intérieures...
Je veux bien troquer mes rêves contre les sourires radieux de mon bébé, mais pour un temps seulement. Un jour, nous apprendrons à nous détacher doucement l'un de l'autre, et ce sera peut-être l'occasion pour mes songes de revenir et de se loger à nouveau dans les creux de mon âme...


Caspar David Friedrich
Voyageur contemplant une mer de nuages

La belle absente

J'ai rêvé que je l'embrassais, dans un élan d'amour indéfinissable. Juste un tendre baiser sur sa joue de soie, sur sa peau douce et ridée imprégnée d'eau de Cologne. Toujours là avec moi - pas très loin en tout cas -, lovée au creux de mes rêves : ma grand-mère, âme délicieuse, partage mes bonheurs et console mes peines...

Chat-garou

C'est le soir, ou la nuit, peut-être. Je me trouve dans une grande pièce carrée, ornée de matelas, draps, couvertures. De jeunes hommes étendus ça et là se reposent. Thom s'approche de moi. C'est étrange ce qui m'arrive, regarde... Il me montre son bras. Alors que je m'attends à découvrir un bras lisse et imberbe, je m'aperçois que celui-ci est velu. De longs poils animaux courent jusqu'au dos de sa main. Comme une main de loup-garou.
Je crois que je me transforme en chat, me dit-il, serein, comme si cette réincarnation était une douce évidence.

La fenêtre est ouverte qui donne sur les toits.

Thom d'un bond souple et grâcieux s'y propulse et disparaît dans la pénombre du soir...

Sur la route

Des champs de blé à perte de vue, ceux-là même que décrivait Cioran lors de ses insomnies - un vaste champs de blé qui ne serait pas balayé par le vent -. Lumière dorée, ciel flamboyant - seule sur la route, je longe ce paysage de feu, délimité par de larges grilles. Glissent sur les blés aérolithes et éléphants, immenses et respectables symboles parentaux - entités, imago. J'admire le lent défilé - ils s'éloignent doucement -, je voudrais m'arrêter, inscrire cet instant à jamais dans ma mémoire, mais je sais combien le chemin est long qui mène à la vie, à la maternité. Plus que mes parents, c'est mon enfance, derrière cette grille, que je vois s'éloigner. Et moi qui vais à contre-courant, échappant au désir d'accompagner le mouvement du passé, je poursuis ma destinée, non pour accéder à la source de mon existence, mais pour en créer une nouvelle : un nouveau commencement, avec l'homme que j'aime, avec notre fils.

L'empreinte de l'ange

Je fais souvent le rêve d'un bébé omniscient, à qui on n'aurait pas ôté le secret du monde, un nourrisson qui n'aurait pas reçu l'empreinte de l'ange. Le langage, l'écriture, le savoir, lui sont innés. Il n'a pas besoin de mon lait, de mon amour ni de mes soins : il est autonome, indépendant, et se suffit à lui-même.
Je fais souvent le rêve d'un bébé tout-puissant, à qui je ne puis rien transmettre, rien offrir. Il se fraye un chemin tout seul, vaille que vaille. Il n'a pas besoin de moi.
Alors je reste là, interdite, il sait déjà tout - à quoi bon ? - je le regarde vivre, et je ne comprends pas.
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" Du bout de son index, Andràs se met à dessiner son profil, commençant sur le front à la naissance des cheveux, puis descendant délicatement entre les sourcils, suivant la fine crête du nez et se glissant dans la fossette entre la racine du nez et les lèvres.
- C'est ici, dit-il, que l'ange pose un doigt sur les lèvres du bébé, juste avant la naissance -chut !- et l'enfant oublie tout. Tout ce qu'il a appris là-bas, avant, en paradis. Comme ça, il vient au monde innocent. "

Nancy Huston - L'empreinte de l'ange

Retour aux sources

Après de tendres et ardentes étreintes, volets fermés, temps suspendu, les amants enlacés dans une barque filaient sur une eau limpide, pour rejoindre une terre parsemée de chevaux paisibles, dont la fougue s'était dissipée dans les nues des nuits embrasées… Enfer ou paradis, ils contemplaient une vaste pièce dotée d'une cuisine et d'un jacuzzi - l'eau, le feu ! -. Enfin ils décidaient de se laver mutuellement, non de leur pêché mais de cette douce fatigue qui enveloppe les amants après l'amour…

Chaos

Expérience surnaturelle, psychotique, ou simple simulation sensorielle, je me trouve dans une pièce a priori banale. Une voix rauque m'informe "Vous pensez être seule dans une pièce normale, eh bien ça n'est pas le cas"...la lumière s'éteint. Tous les repères se bousculent, le sol mouvant se penche, à droite, puis à gauche, des formes surgissent ça et là, des mains me frôlent, des paroles fusent, le chaos règne pour un temps. Puis tout revient à son état initial, chaque élément retrouve sa place.
...
Je ne dis rien.
Je ne pense rien.
Je n'existe pas.

Horizon

Elle était si jolie, cette enfant dont la joie étincelante illuminait notre vie !
Une petite fille brune au malicieux minois, cheveux longs et riant aux éclats.
Le rêve fut bref, et le bonheur, doux comme une caresse.
Et le bonheur,
doux
comme une promesse…



Colette Magny - Melocoton

Damoclès

Galerie sous-terraine aux néons bleutés, des kilomètres de tuyaux rouillés, usés par le temps - des chinois y travaillent, péniblement mais avec courage -, galerie ou abri de guerre, refuge de familles apeurées, les enfants qui braillent et qui ne comprennent pas, le grondement feutré des bombes, le silence de l'attente, et l'attente du silence pour enfin retrouver le jour, comme un lapin traqué sort timidement de son terrier.
Le ciel est orangé et le soleil couchant."Je ne redoute qu'une chose : c'est que notre pays entre en guerre", dis-je. Souvenir d'explosions, chutes de bombes, avions militaires volant à basse altitude - scarabées géants menaçants -, je scrute le ciel. L'Ennemi est là. Il ne frappe pas encore. Il domine le peuple. Un avion énorme survole la ville, comme une épée de Damoclès, et je vois à ma grande stupeur voler en éclats Météore, notre station de défense spatiale, notre fierté et le symbole de notre puissance, notre dernière chance de conquérir le monde.

Solocrâne

Bord de Seine. On extrait un crâne de l'eau. Un crâne bien nettoyé par les flots, bien lisse, avec une grande fente sur le pourtour : le haut de la boîte crânienne a été découpé, comme sur les squelettes en cours de biologie, comme Emile, le squelette titubant que maman avait offert à papa lorsqu'elle travaillait à la fac de médecine (la tête avait été un peu abîmée, les étudiants aimaient jouer au foot avec, et puis il manquait des phalanges, les vis des articulations ne tenaient plus qu'à un fil, mais papa avait été si heureux ce jour là... Son Emile, c'était un peu son meilleur copain.)
Une voix dit "C'est un solocrâne..." (il aurait pu dire que c'était un monocrâne, de toute façon ça veut dire la même chose : c'est une tête détachée du corps). "Il doit appartenir au flic qui a été balancé à la flotte vendredi dernier."
Que n'y ai-je pas pensé. C'est évident.
Les poulets ne savent pas nager.

Double je

Cette nuit j'ai rêvé d'un type, qui, en proie à une fortuite malchance, décidait de se dédoubler pour observer d'un oeil sain la part guignarde de son être.