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Mon petit garçon de l'hiver

Lorsque son petit ventre brûlant réchauffe le mien, lorsque sa tête fiévreuse se niche dans mon cou, lorsque ses larmes caressent sa jolie joue, lorsque ses petits bras dodus s'accrochent aux miens, lorsque des miens j'enlace tout son être, diffusant ainsi mon amour, alors le temps suspend son vol et m'enveloppe d'un halo de tendresse et de maternité. Je repense à notre première rencontre, lorsque je l'avais hissé, humide et chaud, hors de mon ventre, l'amenant doucement contre ma poitrine. Serein, les yeux noirs grands ouverts sur le monde, il avait découvert en silence l'instant. Sa pureté. Sa violence. Sa lumière. La chaleur de ma peau et non plus de ma chair... Mon Ulysse, mon enfant... toi qui petit à petit deviens grand, que cette fièvre insolente se mue en soleil imaginaire, et que tes maux se dissipent en un joli nuage de rêve, mon Ulysse chéri, mon petit garçon de l'hiver...

Ma voisine me l'avait bien dit...

Coup de fil avec une assistante maternelle pour garder mon fils à la rentrée.
Fin de la conversation :

- Et... il s'appelle comment ?
- Ulysse.
- Uli ?
- Non, U-Lysse.
- Comment vous écrivez ça ?
- U-L-Y-S-S-E
- Ulysse ?
- Oui
- Ah bon ?
- Ben euh oui
- Ah... (perplexe)

On raccroche. Je peste "Ah encore une inculte ! Et puis quoi, qu'est-ce-qu'elle voulait dire par "Ah bon" ? Pff encore une qui croit que c'est un nom de klébard !"

Le téléphone sonne. C'est elle.

- Oui, désolée de vous déranger, je vous rappelle pour m'excuser de ma réaction, en fait... j'étais étonnée, parce que... Ulysse... en fait... c'est le nom de mon chien !
- ...

Le calme après la tempête

Ulysse boit son biberon avec vigueur, en véritable conquérant. Ses petites pognes saisissent l'objet pour mieux le retenir, s'assurer qu'il ne se décollera pas de sa bouche. Il me regarde fixement, intensément. Sérieux comme un pape. Il s'enfile son bib à la vitesse de la lumière, quelques minutes tout au plus. Lorsque la tétine ne contient plus que de l'air, la frustration et la colère grondent. Un instant seulement. Puis ses paupières chargées de sommeil se ferment, sa bouche mignonne continue de téter dans le vide, comme un doux archaïsme. Ses bras se détendent, sa lourde tête bascule sur le côté et son souffle se fait plus lent, Morphée n'est pas loin. Je contemple son visage de porcelaine, ses petits poings serrés, sa posture abandonnée et confiante, savourant le bonheur simple d'être maman.

Que sont mes rêves devenus ?

Envolés, pfuit ! Plus un songe à l'horizon. Le vent de la nuit ne vient plus caresser mes pensées ensommeillées. Plus d'images. Fini les retrouvailles avec mes chers disparus. Ecran noir. Comme si les pleurs d'Ulysse effaçaient tout. Toute l'énergie de mon sommeil semble se fixer sur mon corps - le détendre, le défaire de ses noeuds, de sa lourde fatigue de la journée. Ce qui se passe là haut, ça ne l'intéresse plus. Lorsque j'ouvrais les yeux, je voyais les courbes de mon homme endormi, le mur de livres, et la chevelure tombante de la plante suspendue. Maintenant je ne vois plus que le voyant lumineux - tantôt vert tantôt rouge - de l'écoute bébé, comme un signal d'alarme dans la profondeur de la nuit.
L'espace manque, l'espace du désir et des rêves.
Le temps aussi, celui de la contemplation et des promenades intérieures...
Je veux bien troquer mes rêves contre les sourires radieux de mon bébé, mais pour un temps seulement. Un jour, nous apprendrons à nous détacher doucement l'un de l'autre, et ce sera peut-être l'occasion pour mes songes de revenir et de se loger à nouveau dans les creux de mon âme...


Caspar David Friedrich
Voyageur contemplant une mer de nuages

Grand-Père

Hier il eut un rire léger que je ne lui connaissais guère, ce même rire que j'avais entendu au téléphone deux mois auparavant, la nuit où je lui avais annoncé la naissance de son petit-fils. Je découvre en lui cette légèreté, ce bonheur simple et limpide de tenir Ulysse dans ses bras, de le regarder, de tenir dans sa grande paluche sa petite main potelée. Lui qui se vante toujours de ne pas aimer les bébés, le voilà pris au piège. Celui-là ne parle pas encore, mais il sourit, babille et s'endort volontiers dans les bras de celui qui l'a nourri de bon lait, mine satisfaite et repue. En fait, il n'est pas comme les autres, non, ce bébé là, il l'aime, sincèrement. C'est un joli petit bourgeon qui porte en lui la promesse de la continuité et de la transmission.
Mon père, devenu Grand-Père doux et aimant, pose sur son petit-fils un regard protecteur. Ulysse quant à lui lève les yeux, s'agrippe au doigt de mon père, et se laisse aller à une farandole de sourires. Je les regarde avec émotion, je savoure la beauté de l'instant...