Héméra

La maison assoupie plonge ses murs dans le silence de la nuit, ce silence même qui, lorsqu’on ne dort pas, devient vacarme, ondes folles glissant bruyamment entre les tempes et propageant un sable épais dans l’exiguïté de la cavité crânienne.
Je ne dormirai pas.
Les heures se répandent dans l’espace de la chambre, volutes impalpables déroulant leur fil d’obscurité, tandis que mon âme acérée me tient complètement éveillée.
Je glisse hors du lit, et décide de naviguer dans cette maison hors du temps, théâtre immobile d’une vie suspendue au souffle du sommeil.
Un petit rai de lumière se dessine tout autour des volets, doux message d’une nuit qui s’achève bientôt…
Dans le grand salon orné de hautes bibliothèques, la vieille lampe verte de mon enfance est restée allumée, diffusant un halo doré qui s’étend jusqu’au piano de Françoise. Poupette, enroulée sur elle-même en une boule parfaite, dort sous la petite table basse en acajou ; la pièce toute entière respire la sérénité.

J’écarte le rideau rouge, comme un enfant ouvre délicatement son cadeau, veillant à profiter de la beauté de l’instant. La fenêtre se mue alors en un paysage fascinant, habillé d’un voile bleuté, d’une fraîcheur virginale.
L’arbre, dans toute sa splendeur, caresse de ses branches de dentelle la brume du matin, comme une invitation à la valse légère des oiseaux de l’aube.
Je me dirige vers la grande porte d’entrée en bois, actionne le levier métallique qui fait office de poignée. La porte entrouverte laisse pénétrer un filet d’air frais, aux senteurs d’herbe et de terre mouillée. Sur la terrasse, protégée par la vieille vigne desséchée par l’hiver, les fauteuils en fer forgé blanc accueillent les chats endormis, dont la quiétude est à peine dérangée par le cliquetis du loquet.

Je m’enfonce dans le large fauteuil bleu en velours de maman, prête à recueillir la lumière du jour et les premiers chants des oiseaux, mue par ce doux sentiment d’être la seule à observer ce fabuleux spectacle de la nuit qui se retire, laissant place à la lueur du matin, au réveil des paysages. Doux sentiment de dérober cet instant unique, caché du monde, ce moment de transition où la nature déploie toute sa splendeur et son mystère...

Te souviens-tu ?

Ses souvenirs sont éparpillés en un ciel étoilé. Certains brillent fort, repères éternels dans le firmament de la vie, d’autres disparaissent discrètement, laissant place à l’obscurité de l’oubli. Elle me parle d’un temps révolu, et pourtant si cher à son cœur, si frais à sa mémoire. Elle est là, en son âme, jeune maman pouponnant ses deux petites filles adorables. Elle raconte la maternité, le bonheur et les rires partagés…
Soudainement, ses yeux s’agrippent aux miens. L’air grave, elle me demande :

- Mais… vous, vous avez des enfants ?

J’ai pris pour habitude d’esquiver la question, de prendre des chemins détournés pour interroger le renversement du discours… Mais là… c’est différent.

- J’ai un fils.
- C’est tout ?
- Oui.

Son regard s’assombrit, elle reste songeuse, puis répond avec la solennité de la Sagesse :

- Pensez au moment où vous ne serez plus là… Avec qui votre fils pourra-t-il partager ses souvenirs d’enfance ?...

Je réalise alors que mon fils, mon tout petit à moi, suivra peut-être mon chemin de nostalgie, se retournant régulièrement sur son Enfance, s’y ressourçant parfois pour mieux affronter l’avenir… Jamais je n'ai pensé qu’il pourrait souffrir d’être seul sur ce chemin, sans compagnon ni témoin de ce temps passé.

Je réalise aussi que malgré l’existence d’un frère plus âgé, si distant, je n’aurai, lorsque mes parents ne seront plus, personne avec qui partager mes souvenirs. Quelques photos, tout au plus, donneront du relief à ma mémoire, mais personne à qui je pourrai dire :

- Te souviens-tu ? …

Si je sais qu’Ulysse aura certainement des compagnons d’enfance, de bonheur et de rires, à nouveau je replonge dans ma plus grande interrogation : que deviendrai-je, moi, Melody, et qu’adviendra-t-il de mon identité et de mon histoire, lorsque mes parents ne seront plus ?

"Vici dies"

Cette nuit, j'ai rêvé d'une fin du monde époustouflante. La nature reprenait ses droits, et la terre promettait de se muer en océan de braises. Deux mots cognaient dans ma tête : VICI DIES : "le jour où nous sommes vaincus". C'était une fatalité, et sans doute la dernière phrase inscrite sur le Grand Rouleau. Certains d'entre nous se rassemblaient dans la cour du lycée, conscients de l'imminence du chaos, d'autres continuaient leur vie, sans l'ombre d'un frisson ; après tout, puisque le monde touchait à sa fin, il leur semblait bien futile de s'arrêter pour mieux sentir l'horreur du moment.
Je cherchais papa et maman, pour mourir avec eux. C'était ce qu'il me restait de mieux à faire, puisque le bitume, perdant de son épaisseur, devenait transparent et laissait apparaître des volutes de lave avides d'air frais, prêtes à engloutir le monde des vivants.
Papa n'était pas là. Et je savais que je ne le reverrai plus jamais.

Adèle

Le temps d’une avalanche, son esprit engourdi digère le symptôme de sa folie. Elle déblatère des mayonnaises sordides, le doigt posé sur sa tempe, à l’affut du moindre éclat. A la fenêtre tourbillonnent les sermons hypocrites, cognant au hasard les parois de la vitre comme la foudre vrombit dans les poussières d’ombre. Elle s’ensommeille, errant en des monts de paroxysmes et de métaphores, écartant de ses paupières opalines la clarté du réel. Les racines séculaires se nouent, étouffent ses sursauts empiriques, puis s’enroulent dans une vague lunaire qui disparaît dans un point de fuite que rien n’arrête. Adèle, merveilleuse infante des limbes obscures, orne de son souffle glacé la puissance de l’éphémère.

Être là

Être là, simplement. Mes mains posées sur les siennes. Ecouter ses râles submergés de sanglots. Prendre un peu de son désespoir, pour le porter à deux. Être là, simplement, sans un mot. Comprendre sa tourmente, les ravages de sa peine. Saisir son sentiment d’abandon, écouter sa colère, entendre sa haine. Sentir son désir de mourir, de s’effacer du monde, de n’en plus supporter les souffrances. S’agripper à ses lèvres déchiffrer les mots entrelacés de larmes. Être là, dans l’instant, ses mains au creux des miennes. Se suspendre à son souffle rugueux, craindre le dernier. Porter à deux le silence de ses maux. Enfin, regarder les sanglots s’éloigner comme s’éloigne le murmure des vagues lorsqu’on quitte le sable. Observer ses yeux clos, le sommeil qui s’installe. Ramener sa main sur son autre main, pour qu’elle ne soit pas seule. Et quitter discrètement cette chambre assoupie, saluant au passage l’ombre de Thanatos, fils des ténèbres et de la nuit...