Vertige de l'amour

J'avais commencé à écrire un texte sur mes pieds, et puis, j'ai découvert une terre sauvage..

Une terre sauvage peuplée d'âmes ancestrales, qui hantent l'île de leur souffle humide et iodé, se figeant parfois en imposants menhirs.
De vastes landes de bruyères et d'ajoncs habillent les vallons, et, lorsque nous sillonnons le pays, il nous semble que les paysages écartent leur rideau verdoyant pour nous laisser admirer l'océan.

Bercés par la beauté des lieux, nous échouons à Port-Coton.

Les flots se sont parés de leur robe argentée, tandis que le ciel s'est orné d'un doux voile gris clair.

Nous approchons lentement, découvrant progressivement la mise en perspective vertigineuse des falaises qui révèlent, au beau milieu des flots, le fabuleux spectacle des rochers noirs, sculptés par la force du vent et des assauts incessants des vagues.

A mesure que je foule la terre, je vois s'élargir le vide devant moi, un espace vierge affolant, follement attirant qui déploie une splendeur diabolique. La beauté saisit l'être et s'empare de l'âme du promeneur, le poussant à des désirs funestes de communion. C'est une beauté mordante, faite de vide et de pierre brute, de vent et d'océan, de terre et d'horizon, qui nourrit une violente sensation d'absolu.

Je suis à quelques mètres de la falaise, et je voudrais embrasser les éléments, plonger dans le paysage tout entier, me lancer à corps perdu dans la tourmente des vagues, dans le romantisme des roches noires, sentir l'air, sa fraîcheur printanière, approcher la liberté des mouettes et de leur élégante voltige...
C'est bien parce que j'aime la vie, que je suis saisie par cette enivrante sensation mêlée de sentiments, le vertige de l'amour.
Je recule de trois pas, et salue l'immensité, l'intense beauté d'une nature qui se donne à nous, toute entière...



"C'est sinistre, diabolique, mais superbe et je ne crois pas retrouver pareille chose ailleurs"
(Claude Monet)


Glen Baxter # 1

Héméra

La maison assoupie plonge ses murs dans le silence de la nuit, ce silence même qui, lorsqu’on ne dort pas, devient vacarme, ondes folles glissant bruyamment entre les tempes et propageant un sable épais dans l’exiguïté de la cavité crânienne.
Je ne dormirai pas.
Les heures se répandent dans l’espace de la chambre, volutes impalpables déroulant leur fil d’obscurité, tandis que mon âme acérée me tient complètement éveillée.
Je glisse hors du lit, et décide de naviguer dans cette maison hors du temps, théâtre immobile d’une vie suspendue au souffle du sommeil.
Un petit rai de lumière se dessine tout autour des volets, doux message d’une nuit qui s’achève bientôt…
Dans le grand salon orné de hautes bibliothèques, la vieille lampe verte de mon enfance est restée allumée, diffusant un halo doré qui s’étend jusqu’au piano de Françoise. Poupette, enroulée sur elle-même en une boule parfaite, dort sous la petite table basse en acajou ; la pièce toute entière respire la sérénité.

J’écarte le rideau rouge, comme un enfant ouvre délicatement son cadeau, veillant à profiter de la beauté de l’instant. La fenêtre se mue alors en un paysage fascinant, habillé d’un voile bleuté, d’une fraîcheur virginale.
L’arbre, dans toute sa splendeur, caresse de ses branches de dentelle la brume du matin, comme une invitation à la valse légère des oiseaux de l’aube.
Je me dirige vers la grande porte d’entrée en bois, actionne le levier métallique qui fait office de poignée. La porte entrouverte laisse pénétrer un filet d’air frais, aux senteurs d’herbe et de terre mouillée. Sur la terrasse, protégée par la vieille vigne desséchée par l’hiver, les fauteuils en fer forgé blanc accueillent les chats endormis, dont la quiétude est à peine dérangée par le cliquetis du loquet.

Je m’enfonce dans le large fauteuil bleu en velours de maman, prête à recueillir la lumière du jour et les premiers chants des oiseaux, mue par ce doux sentiment d’être la seule à observer ce fabuleux spectacle de la nuit qui se retire, laissant place à la lueur du matin, au réveil des paysages. Doux sentiment de dérober cet instant unique, caché du monde, ce moment de transition où la nature déploie toute sa splendeur et son mystère...

Te souviens-tu ?

Ses souvenirs sont éparpillés en un ciel étoilé. Certains brillent fort, repères éternels dans le firmament de la vie, d’autres disparaissent discrètement, laissant place à l’obscurité de l’oubli. Elle me parle d’un temps révolu, et pourtant si cher à son cœur, si frais à sa mémoire. Elle est là, en son âme, jeune maman pouponnant ses deux petites filles adorables. Elle raconte la maternité, le bonheur et les rires partagés…
Soudainement, ses yeux s’agrippent aux miens. L’air grave, elle me demande :

- Mais… vous, vous avez des enfants ?

J’ai pris pour habitude d’esquiver la question, de prendre des chemins détournés pour interroger le renversement du discours… Mais là… c’est différent.

- J’ai un fils.
- C’est tout ?
- Oui.

Son regard s’assombrit, elle reste songeuse, puis répond avec la solennité de la Sagesse :

- Pensez au moment où vous ne serez plus là… Avec qui votre fils pourra-t-il partager ses souvenirs d’enfance ?...

Je réalise alors que mon fils, mon tout petit à moi, suivra peut-être mon chemin de nostalgie, se retournant régulièrement sur son Enfance, s’y ressourçant parfois pour mieux affronter l’avenir… Jamais je n'ai pensé qu’il pourrait souffrir d’être seul sur ce chemin, sans compagnon ni témoin de ce temps passé.

Je réalise aussi que malgré l’existence d’un frère plus âgé, si distant, je n’aurai, lorsque mes parents ne seront plus, personne avec qui partager mes souvenirs. Quelques photos, tout au plus, donneront du relief à ma mémoire, mais personne à qui je pourrai dire :

- Te souviens-tu ? …

Si je sais qu’Ulysse aura certainement des compagnons d’enfance, de bonheur et de rires, à nouveau je replonge dans ma plus grande interrogation : que deviendrai-je, moi, Melody, et qu’adviendra-t-il de mon identité et de mon histoire, lorsque mes parents ne seront plus ?

"Vici dies"

Cette nuit, j'ai rêvé d'une fin du monde époustouflante. La nature reprenait ses droits, et la terre promettait de se muer en océan de braises. Deux mots cognaient dans ma tête : VICI DIES : "le jour où nous sommes vaincus". C'était une fatalité, et sans doute la dernière phrase inscrite sur le Grand Rouleau. Certains d'entre nous se rassemblaient dans la cour du lycée, conscients de l'imminence du chaos, d'autres continuaient leur vie, sans l'ombre d'un frisson ; après tout, puisque le monde touchait à sa fin, il leur semblait bien futile de s'arrêter pour mieux sentir l'horreur du moment.
Je cherchais papa et maman, pour mourir avec eux. C'était ce qu'il me restait de mieux à faire, puisque le bitume, perdant de son épaisseur, devenait transparent et laissait apparaître des volutes de lave avides d'air frais, prêtes à engloutir le monde des vivants.
Papa n'était pas là. Et je savais que je ne le reverrai plus jamais.