Le cerisier
Il pleurait très fort ce jour là, blotti dans mes bras. Son petit menton tremblait et ses yeux crispés laissaient s'échapper de chaudes larmes. Je l'ai bercé, tendrement, rien n'y a fait. J'ai caressé ses doux cheveux, embrassé sa joue rebondie, rien n'y a fait. Alors j'ai arpenté l'appartement, en fredonnant des chansons - Viens voir comme il est moche mon petit maillot d'bain Je sais j'ai l'air d'une cloche mais j'fais peur aux requins... Je l'ai emmené dans la cuisine, pour qu'il voie de la fenêtre le bleu du ciel et le soleil du printemps à venir. Mes yeux se sont alors posés sur ce grand espace vide, derrière le mur blanc. Il y a bien des années, un cerisier y trônait, splendide, majestueux.
Tu vois, mon Poupinou, quand j'avais ton âge, je passais de longs moments au milieu du jardin, posée dans mon couffin rose, à contempler le ciel et les branches fleuries du cerisier qui passaient par-dessus le mur. Il était si grand, si beau. Au printemps, nous trouvions au sol des pétales roses, puis des cerises et quelquefois même, des noyaux encore attachés à leur tige ! C'était le temps des merles, des chats qui passent sur le toit, c'était le temps du bonheur, le temps de mon enfance. Et puis un jour des hommes sont venus - c'était un jeudi. Armés de cordes il ont grimpé haut, très haut dans l'arbre. Le bruit des tronçonneuses, je m'en souviens encore. Une branche, puis deux... ils faisaient vite les bougres, sales hommes. Notre cerisier en deux temps trois mouvements s'est trouvé nu, dépecé, ridicule. Lorsque ma mère a compris, elle a crié. C'était un jeudi, un jeudi férié - ils n'avaient pas le droit de faire ça.Ils ont continué.
Elle a hurlé, elle a pleuré - j'avais onze ans, nous étions là toutes les deux au milieu du jardin, à l'endroit même où était posé mon couffin, impuissantes face au meurtre qui se jouait tout près de nous, de l'autre côté du mur. Ils sont partis comme des voleurs. Voleurs d'oiseaux et de liberté. Ils ont laissé un grand vide. Derrière le mur blanc, tu vois mon Poupinou, il ne pousse plus rien. Un vague figuier trop taillé, quelques bambous déséchés... Les hommes d'ici n'aiment pas la nature, ils se délectent de béton et de tôles grises. C'est la ville, mais où est la vie ? Hein mon Poupi... Ulysse, abandonné dans mes bras, est bien loin de tout ça. Il dort d'un sommeil adorable, son petit visage d'ange semble adresser au ciel un sourire confiant. Où est la vie... J'en sais rien, viens, donne-moi la main dit Melocoton.
Un jour, nous aurons un cerisier, mon bébé, ou un pommier, peu importe. Nous serons loin de la ville, tous les trois, avec le chat, le chant des oiseaux et l'horizon au fond des yeux.