L'appartement

Cette nuit, j'ai rêvé de la pluie. Des trombes d'eau s'abattaient sur le jardin de mon enfance. La porte de la cuisine était ouverte, et, craignant que l'eau ne pénètre dans l'appartement et emporte tout sur son passage, je fermais le petit loquet - puisque la poignée depuis toujours était hors d'usage. C'était une vieille porte vitrée que Brahim avait installée provisoirement. Elle était restée comme ça, des années durant. Le loquet était arrimé à un petit pan de mur habillé d'un fin radiateur. J'aimais m'y adosser pour me réchauffer tout en observant les bambous par la vitre, les chats qui partent en vadrouille sur les toits, dans l'hiver parisien. Face à ce mur, il y avait la grande table de ferme, massive et irrégulière, un banc en bois un peu bancal, et un petit tabouret vert : la place de mon père. Le matin, j'attrapais des pains au chocolat dans le meuble collant de graisse, au dessus du frigo. La machine à café ronronnait, mes parents dormaient encore. Je passais par le jardin pour ne pas les déranger. Julien étirait ses pattes en baillant sur le linge négligemment posé sur le radiateur du salon, les yeux mi-clos et l'air confiant. C'était un gentil chat tigré que ma mère avait recueilli, abandonné avec son frère au bord d'une route. Il subissait mes jeux d'enfants avec patience - je l'enfermais dans une cabane de coussins, je jouais à la dame qui abhorre les chats, puis à celle qui vient le sauver et le couvre de baisers... Le pauvre ne devait rien comprendre, si tant est qu'il ait pu un jour comprendre quelque chose... Il miaulait souvent, posté devant la porte de la véranda, et lorsqu'on lui ouvrait, il sortait puis faisait aussitôt demi-tour pour rentrer. Le chat exige d'avoir entière liberté. Tout obstacle doit être éliminé, toute porte doit donc rester ouverte, au cas où il lui prendrait l'envie de sortir, même s'il passe en réalité la journée affalé sur le linge chaud du radiateur. Lorsque, vers dix-huit heures, j'entendais la porte de l'immeuble claquer, le tintement particulier des clés dans le couloir, devinant l'imminence de l'arrivée de mon père, je partais me cacher n'importe où. Derrière la chauffeuse rose du salon, ou, beaucoup plus loin, dans la cuisine, adossée au mur de sorte qu'on ne me voie pas. Je m’interdisais de voir mon père entrer dans l'appartement, je jonglais entre la jubilation, la peur, et sans doute l'envie qu'il me cherche. Qu'il aille à ma rencontre. Un jour je suis restée dix minutes dans la cuisine. Il ne m'a jamais cherchée, ni trouvée d’ailleurs. Dans mes rêves d’enfant, il me poursuivait avec un couteau pour me tuer. J’étais à la fois terrifiée et réjouie de son vif intérêt pour moi, aussi funeste soit-il. Aujourd’hui, on a peur de perdre le fil, on s’admire et on s’aime en silence. Dans quelques mois, le premier étage de l’immeuble fera son entrée dans le royaume des souvenirs et des rêves. Ancien atelier de mon père et ancien appartement ayant abrité mon adolescence, le premier sera le dernier. Je quitterai le nid, et vingt-sept années de ma vie. Dans ma tête se dessinent les perspectives de l’appartement et se mêlent les souvenirs de toute une existence. Bientôt, le théâtre des rêves ouvrira le rideau sur ces années de bonheur, invitant les spectres tant aimés de mes chers disparus, et dans un spectacle nostalgique je pourrai retrouver pour un temps tout ce qui n’est plus…

  • Il y a quelques temps, dans une sorte de rêverie éveillée qui me faisait envisager toutes sortes de futurs, j'imaginais aussi ce que c'était de quitter un lieu qui compte et qui a compté.

    J'ai alors eu l'impression que c'était une perte plus définitive, plus totale que la perte de ceux qui avec lesquels on a partagé un moment de vie. Je ne sais pas comment dire ça, j'ai l'impression que c'est une perte qui se ressent physiquement. Un peu comme la perte d'un contenant de souvenirs.
    J'imagine alors tout ce que le fait de quitter un appartement peu signifier pour une personne âgée.
    Dans la perte d'un lieu, oui, j'ai l'impression qu'il y a de l'irrévocable. Quitter un endroit qu'on a pu vivre comme un nid. S'en constituer un autre.
    Je me demande comment font les gens qui déménagent tous les 5 ans, s'ils ont un vécu comparable à celui-là.

    Aller... l'aventure continue ;-)

  • Bonjour Melody,
    Merci pour tes mots qui m'ont particulièrement touchée. Je pars pour mieux revenir. Besoin d'une bonne pause pour me retrouver et digérer des événements un peu difficiles. Alors à très bientôt !
    Mille bises à toi et à ton bout de chou
    Naturella

  • @ Thom > un lieu affectivement investi devient une peau, comme tu dis : un contenant, qui enveloppe, protège, étaye. En perdant un lie cher, on voit partir une partie de soi, de sa vie. La mélancolie guette alors... Benslama avait fait des cours passionnants sur la "clinique de l'exil", sur la quête de l'exilé de son paradis perdu...

    @ Naturella > merci Naturella, bonne route à toi, reviens-nous vite !! ;o)