Amertume

« Je suis contente pour toi Tatounette ! ». Elle a dix ans et un cœur débordant d’amour et de gentillesse. Mon frère en a 42 et il ne dit rien.

Jamais il ne s’est réjoui de mon bonheur.
Il y a quelques semaines, je regardais une émission à la télé sur la jalousie entre frères et sœurs. Curieusement je me sentais absolument étrangère à cette problématique, et pourtant j’y suis confrontée depuis bien longtemps. Quand je suis née, mon frère avait seize ans. Il n’a presque pas connu son père, j’ai été aimée et entourée par des parents heureux et amoureux. Il passait ses vacances au camping, je les passais dans un centre d’équitation, et ces Noël interminables où je croulais sous les cadeaux, alors qu’au même âge il n’en avait sans doute pas autant. Sentiments d’abandon, d’humiliation, de déséquilibre familial, manque de reconnaissance... mon frère se perd dans les dédales de la rancœur.

Amertume.

Pour mes 24 ans, il s’est dévoilé. « Oui j’ai toujours été jaloux de toi, tu as tout eu et moi rien ». Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que nous vivions un moment important, une étape qui nous permettrait de clarifier la situation, d’avancer sans œillères. Il avait réussi à verbaliser des sentiments rudes à mon égard, j’en étais plutôt soulagée.
Depuis, nous avons traversé des phases de bonheur fraternel mais aussi de désillusion. Par moments nous sommes complices et profondément heureux d’être frère et sœur, par moments je suis celle qui dérange, qui prend toute la place, toute la lumière.
Lorsque je lui ai annoncé que j’attendais un bébé, il m’a dit, d’un ton presque embarrassé « Alors… tu ne seras plus ma petite sœur… » comme s’il menaçait de perdre son statut de grand frère, modèle et protecteur, celui qui a une longueur d’avance, qui a une plus grande expérience de la vie, celui qui sait. Maintenant nous sommes deux adultes, et la comparaison est plus facile, ravivant inévitablement les blessures d’antan...