Les fourmis

Je ne sais pas d’où me vient cet amour de l’orage, lorsque le ciel s’obscurcit et répand son voile sombre sur la ville. La lumière s’estompe alors, et devient gris-jaune ; les feuilles tourbillonnent - on entend simplement le souffle du vent - quelques oiseaux qui filent à travers ciel à la recherche d’un refuge. Comme le silence qui suit la musique est de la musique, le silence de l’avant-orage est déjà de l’orage.
Les gens, eux, continuent leur course effrénée, ignorant la tempête à venir. Pauvres petites créatures, en deux temps trois mouvements, les voilà secoués arrosés malmenés par la pluie et le vent, ils se mettent à courir, hirsutes, trempés, petites fourmis ridicules protégeant leurs têtes minuscules d’un journal ou d’un vieux sac plastique.
Du haut du métro aérien dans lequel je me trouve, bien à l’abri, j’observe la scène. En contrebas, le monde s’affole. Tout le reste n’est que flotte, ciel orageux, tout le reste est nature, Nature qui reprend ses droits, qui vomit la crasse amassée dans les nuages lourds de la capitale. Le tonnerre gronde, les fourmis affolées ont disparu : entassées devant les devantures des magasins, sous les stores des brasseries, engouffrées dans le métropolitain, alignées sous les abribus, comme des quilles bien sages, les bras le long du corps – silence de mort. La ville toute entière est nettoyée de ses habitants – exception faite de quelques récalcitrants trop pressés qui traversent à grandes foulées les boulevards désertés.
Dans les jardins municipaux, les fleurs et les feuilles des arbres sont rutilantes. La terre s'imprègne et se nourrit de l'eau de pluie. Les oiseaux vont pouvoir nettoyer leur plumage au détour d'une flaque, les insectes vont sortir de leurs galeries sous-terraines et reprendre le cours de leur existence...
Et les fourmis, elles, lorsque la pluie aura cessé, vont reprendre leur interminable course, tête baissée, gromelant que cette foutue pluie leur a fait perdre du temps - que diable ! le temps c'est de l'argent ! - elles fileront à tout allure et se répandront comme de la lave brûlante dans les artères parisiennes, sans avoir vu la beauté de l'instant, sans avoir savouré la splendeur de l'orage et d'une Nature encore un petit peu vivante...

Rassemblez les nuages et à mon signal
Larguez l'orage…
Éclair lumière descend sur terre !
C'est la victoire du blanc sur le noir !
Choeurs chantez
Alléluia, olé, hourra
Choeurs, chantez
Alléluia, olé hourra
Olé hosanna
Olé hourra !

[L'orage - Dick Annegarn]