Grand-Père

Ah, si seulement j’avais pu admirer mon père… Elle soupire. / Il était toujours ailleurs. Surtout depuis qu’il avait quitté l’Algérie. L’arrachement à ce pays tant aimé lui avait laissé le goût amer de la nostalgie, il était en proie à l’errance. Racines coupées - paradis perdu, loin de lui de son moi de sa vie il avait finalement pris le bateau en 1956 pour rejoindre Marseille. Ce voyage l’avait particulièrement angoissé, car quelques mois auparavant, un de ses amis était parti pour Marseille depuis le port d’Alger, et le bateau avait coulé avec tous ses passagers. Le bateau s’appelait : La Mauricière. Mon Grand-Père me racontait toujours : Ce bateau était maudit : son nom portait un funeste destin : car La Mort-Ici-Erre... J’en avais des frissons dans le dos. Il vécut ensuite en France, un peu partout, un peu nulle-part, toujours dans le pas-tout-à-fait. Incapable d’investir un espace pour en faire un lieu, il emmena sa famille dans pas moins de treize villes, sillonnant le pays à la recherche d’un bien-être définitivement enfui. Sur son lit de mort, il m’avait pris la main (la sienne était - déjà - glacée) et de sa voix presque éteinte il avait murmuré …je veux retourner à Alger…je veux partir…Mais s’était-il rendu compte qu’il ne l’avait jamais quittée, la belle Blanche, et qu’il y avait laissé son amour et sa capacité à être heureux ? Pauvre Grand-Père, puisses-tu te sentir bien là où tu es, dans la terre et dans mon cœur… Il a été un parfait grand-père mais un très mauvais père, me dit-elle. Maladroit avec ses filles - le jour où il offrit une petite poupée à ma mère et une grande poupée à ma tante - l’aînée -, ma mère, quatre ans et vexée comme un pou, avait paraît-il balancé la poupée par terre en hurlant. Injustice. Les hommes ne sont pas des êtres fins m’a-t-elle souvent dit. Elle ne l’a jamais aimé, jamais admiré. Elle ne s’est jamais sentie aimée par lui. Le manque fit ainsi place à la quête - effrénée - d’un amour en perpétuelle fuite. Courir après les hommes comme il courait après les villes. Multiplier les conquêtes / les échecs. Provoquer les échecs par castration / coup de guillotine et au suivant - combien se sont relevés ? L’*homme* n’est pas. Il subsiste dans son existence-forteresse à elle, il n’a plus de couilles c’est une chose flasque et lavasse au service de sa vengeance inconsciente. Mais derrière la pierre se cache l’errance, celle d’une petite fille non désirée, non portée par l’amour de son père, étouffée par sa sœur, recluse dans une désillusion archaïque - puisque mon père n’était ni un père ni un homme, je décide que tout homme sera ainsi. Elle a choisi mon père.