Libre !

Nuit blanche – yeux rouges. Ça y est. Je l’ai rendu. Elle était souriante. Date de la soutenance : 23. Encore deux semaines à gamberger…
J’ai retrouvé F., qui elle aussi avait des poches de fatigue sous les yeux. Une pile électrique. J’ai pris une orange pressée, j’avais des frissons, elle parlait, parlait, c’est scandaleux on exploite les handicapés dans les C.A.T., ils ont même pas de contrat de travail et ils bossent 40h par semaine, réinsertion sociale mon cul ouais !
J’aime beaucoup F., un vrai moulin à paroles, moi je l’écoute, tranquillement. Je fixe la miette qui s’est posée sur le coin de sa bouche. Où trouve-t-elle toute cette énergie ? Son année de maîtrise a été une succession d’épreuves, elle a réussi à étudier en pondant un gamin, son stage : plein temps cet été, elle a bouclé son mémoire, et elle s’occupe à merveille de ses 3 enfants. Admiration.

Peau froide et jambes coupées, j’ai pris le 38, épuisée. L’aiguille s’est encore bloquée. Des douleurs dans tout le corps – le dos, les genoux, le crâne -, je sais plus quel jour on est. Je suis hors-temps. Ma montre le confirme ; ça fait bien deux heures qu’il est 14h12. A peine soulagée d’avoir rendu mon mémoire, apathie brumeuse. Le bus est encore passé devant ce sac à rayures violet, j’ai sauté et je l’ai acheté – avec ma nouvelle carte bleue / I’ve got the power. Marche lourde et douloureuse. Chaque image se mue en mots. Le tourbillon des feuilles, son regard - bleu métallique, et lui, quand il marche sa tête ne bouge pas : elle glisse sur un plan horizontal pendant que son corps se dandine. Un feu rouge qui parle, des fesses ficelées de strings – rôti de porc -, et puis cette jeune fille, pull rouge pantalon noir, gracieuse, je l’ai suivie un moment, hypnotisée par le balancier de ses hanches, et sa taille, si fine. On aimerait y poser les mains. Et celle-là qui engueule son chien, et lui dans sa voiture, il m’a regardée, j’ai souri - ça ne m’arrive jamais – je suis bien trop fidèle à ma moue rêveuse. Il m’a dit Alors, on flâne ? J’aurais voulu lui dire Non j’ai rendu mon mémoire je suis complètement flapie là je vais rentrer chez moi dormir mais c’était trop long alors j’ai dit Oui en hochant la tête.
Plus loin, j’ai croisé un arbre, une pancarte accrochée « Information : cet arbre est dangereux. », j’ai eu peur qu’il me saute dessus. Pourtant il était là, droit comme un « i », bien rangé en ligne, comme ses camarades, grand et feuillu. Triste mort, il va être abattu à la fin du mois. - Abattre un arbre, voilà une expression terrible, très visuelle, on voit la scène, comme un meurtre.- Le clodo du coin m’a demandé une p’tite pièce. J’ai pensé Ah non j’ai que mon chéquier et ma carte bleue. Je me suis sentie très conne. Et puis rentrer chez soi. La chat avide de Whiskas et de caresses, miaule. Je m’affale devant la tévé. Encore une émission zap-bêtisier, on ne voit que ça en ce moment. La tévé parle de la tévé, elle se mord la queue et nous prend la tête. Bouton rouge – écran noir.
Il arrive avec des fleurs, il y en a quarante – une par page écrite -, et puis des chocolats aussi. Plaisir immense. Mon voisin frappe à la porte. 20h, complètement oublié la réunion du syndic… Encore parler de fric et de travaux avec la vieille peau du quatrième, vraiment je m’en serais passé. Heureusement, mon british de voisin est là, calme et agréable. Moi je ne dis rien, de toute façon la vieille ne nous écoute pas, elle dit tout le temps Faut faire ça c’est la loi mais elle comprend pas qu’elle nous emmerde avec sa loi de merde, c’est si grave que ça qu’un bout de crépit gros comme un briquet soit tombé dans la cour du voisin, c’est si grave que ça que la peinture de l’escalier s’écaille ? Bordel quelle chieuse. Retour aux bercails 23h. Soirée foutue en l’air, moi qui étais impatiente de retrouver mon homme et Morphée, je me suis bien faite avoir. J’ai des lames de rasoir dans la gorge, je suis en train d’attraper la crève, et puis j’ai même pas vu Melvil Poupaud…