Mon Japon

Pendant que d'autres couraient flingue à la main dans les Subways londoniens, moi j'étais au Japon. L'autre bout du monde, des murailles de pierres grises, des arbres sacrés, des temples, des cerisiers en fleur, mille couleurs. Plantée là une peu par hasard, je m'efforçais de m'adapter à ce nouveau milieu, à la fois exaltant et angoissant, car sous mes pieds, enfouis dans de hautes et humides herbes circulaient de longs serpents, ainsi que des anguilles. Sol grouillant, visqueux. Ne pas marcher dessus, ne pas glisser ni leur barrer la route, chaque reptile trace son chemin, chaque anguille file entre les herbes dans une direction déterminée. Derrière les arbres, un panorama époustouflant. Des montagnes dignes des estampes d'Hokusaï ou d'Hiroshige, ciel clair et nature luxuriante. Une passerelle faite de branches et de feuillages a été construite pour avancer dans le paysage, pour le voir de plus près. Je m'y aventure, hypnotisée par la profondeur du vide face aux montagnes massives et lointaines, quand tout à coup la passerelle s'écroule, et dans un élan mal contrôlé celle-ci s'envole, surplombe la ville. Je me retrouve dans les bras de Zoé, elle dort à poings fermés. Lovée contre elle, je la regarde, ses cheveux blonds, si fins, ses paupières délicates, sa bouche… sa bouche… ses jolies mains potelées, son corps tout entier. Le jour se lève, comme un murmure «...on ne doit pas nous voir ensemble... », nous devons nous séparer. Une famille de villageois m’emmène au cœur du village, ruelles sombres, marches en pierre, encore une voie de passage, cette fois-ci des tigres sacrés et des loups qui dévalent les escaliers à vive allure, ils font partie du paysage, comme le lapin d’Alice qui file vers un but inconnu, qui court après le temps, mais ce qui me paraît tragique ici ce sont ces rails imaginaires sur lesquels circulent les animaux, comme des automates. Liberté contrôlée. Instinct réprimé. Les villageois m’indiquent un orphelinat, très pauvre, dissimulé derrière de grands arbres, dissimulé aux yeux du monde, des centaines d’enfants y sont recueillis, y vivent et y meurent. On veut me montrer les blessures d’un pays tourmenté, d’un pays qui s’enfonce dans la pauvreté.
Mon Japon onirique est régi par une féroce retenue, une maîtrise de soi, de son image, de sa nature. Toute liberté est emmaillotée, ficelée, mon Japon onirique est un pays surmoïque où tout danger doit être écarté, où toute pulsion doit être contrôlée. Les animaux agressifs ? Sur des rails. Les pulsions sexuelles ? Interdites. La chute mortelle ? Evitée.


J’aurais aimé embrasser Zoé, tomber de la passerelle, me faire dévorer par les tigres.