La môme néant

Ma première amie s’appelait Ange Poblette. Nom étrange. Nous étions ensemble à l’école maternelle, elle était silencieuse. Petite fille sage, cheveux blonds coupés au carré, manteau rose - je la repérais de loin -, nous nous asseyions côte à côte sur le banc de la classe. C’était du temps où je désirais plus que tout au monde une voiture téléguidée jaune, où nous faisions de la trottinette et du tricycle dans la cour de la maternelle. C’était du temps où je découvrais la « poupée qui parle » - sentiment d’inquiétante étrangeté devant cet énorme poupon qui pleurait et criait Maman ! Maman ! – comme si on l’étranglait -. Pour la première fois nous nous représentions la mort : après de longues courses poursuites nous nous étendions par terre, les yeux clos, les bras et les jambes en étoile de mer. T’es mort tu bouges plus. Nous découvrions aussi les jeux sexuels. - Et si on se léchait la langue ? - D’accord. Elle avait les cheveux courts et de grosses lunettes rouges. J’échangeais mes petites voitures. Je voulais absolument celle-là, bleue avec une bande blanche, j’ai fini par la lui piquer à ce p’tit radin. Mélusine, ma petite Alice de Lewis Carroll, était arrivée en pleurs un matin J’ai oublié de mettre ma culotte... ; elle avait longé les murs toute la journée de peur que les garçons ne s’en aperçoivent. C’était du temps où je décollais les chewing-gums du bitume et les mâchais longuement, ils croustillaient de poussière et de saletés. Délice dégueulasse. Et puis nous faisions des siestes dans le dortoir bleuté. Gros bac à doudous. Je choisissais consciencieusement toujours la même petite peluche, une souris gris sale, toute écorchée. Première fois que nous apprenions à claquer des doigts. On se sentait adulte quand on y arrivait. Petite Ange Poblette, je l’aimais comme une sœur, une alter ego - discrète, transparente, douce -. J’aimais passer du temps avec elle dans la cour, et je ne sais pour quelle raison je lui faisais toujours mal. Sans doute un peu maladroite, je la faisais trébucher, elle se cassait les dents. C’est arrivé deux ou trois fois. Je me souviens du questionnement de ma mère à ce propos, je lui avais répondu d’un air désespéré Ange Poblette c’est ma copine mais je la fais toujours tomber... . Pauvre Ange. Fragile. Et moi sûrement un peu brusque. Elle pleurait en silence, elle ne m’en voulait jamais. Elle était gentille et conciliante. Ange Poblette. Elle vivait en silence.



Quoi qu'a dit ? - A dit rin.
Quoi qu'a fait ? - A fait rin.
A quoi qu'a pense ? - A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

- A' xiste pas.

[Jean Tardieu]