L'épée de Damoclès

Cheveux courts grande première. Tête légère tympans écorchés vifs One trip one noise en boucle, coupée du monde, abstraction vitale, bulle de violence joute verbale, - Cantat - sa voix / frémir / se laisser porter Saint Germain des Prés tant de souvenirs et justement Lolita nie en bloc pas loin du Rive Gauche des nuits entières à danser, s'embrasser ; c'est si loin, au milieu des décombres, ma douce Lo au coeur des ombres. Statiques. Mutiques. Mutilées. Annihilées.
Défilent les gens passe le temps et soudain tout s'écroule, solitude absurde envie d'autre chose, tout effacer. Sans recommencer. Sans perdre quiconque, sans se perdre. Tout effacer. Ne plus supporter la mort des autres, fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve, fuir la catastrophe de la naissance, éviter la vie le vide le trop plein, se soustraire, enfin. Plus le temps passe, moins j'ai confiance en moi, lui disais-je cette nuit. Soupir, compassion muette. Et le gouffre qui se creuse jour après jour, ma force qui se consume, comme du papier à cigarette. Lentement, grâcieusement, indubitablement.
Je suis psychiquement grabataire.
"Accords perdus", comme dit xioix. Dégringolade sans nom. Au festival d'Annecy je discutais avec des gens. Ils étaient pleins de vie, joyeux, énergiques. Je me suis sentie si triste, l'espace d'un court instant, décalée, éteinte. J'aurais bien pleuré, mais personne n'aurait compris.
J'ai parfois le sentiment d'incarner la face mélancolique de mon père, je deviens ses idées noires, je suis son revers de médaille, je porte son vide, je le complète dans son aspect mortifère. Impossible de me dégager, au contraire, je m'enfonce un peu plus chaque jour, je me rapproche de lui, Pierrot lunaire, je me rapproche de lui, je voudrais saisir cette cruelle absence et la mettre en pièces, je voudrais qu'il crie son existence, qu'il cesse de la nier, je voudrais qu'il soit là, simplement là, pour lui, pour moi. J'aurais voulu qu'il soit là. Mon pauvre papa. C'est comme s'il était déjà mort, pensais-je il y a quelques temps. La distance crée le fantasme. Depuis que mes parents sont partis, il y a 6 ans, je rêve. Je me dis que je les regrette déjà. Je regrette de ne plus les savoir près de moi. De ne plus créer de liens avec mon père. Quelques secondes au téléphone, rarement. Il a horreur de parler dans un combiné. Ce qui n'arrange rien. Et pourtant je sens quelquefois un débordement d'amour. Muet. Mais bel et bien là. Un amour maladroit. Balbutiant. Et tout ce temps qui se perd, qui ne sert à rien. Tout ce temps qui s'écroule alors que mon père est là. Je voudrais passer ce temps avec lui. Créer autre chose, je n'attends plus l'affection qu'il n'a pu me donner, faute de s'aimer lui même, j'attends autre chose, une relation d'adultes. Comme ces rares nuits d'été où, alors que tout le monde dort, je le retrouve dans son atelier. Nous nous redécouvrons alors. Parlons, parlons, des heures durant, il me raconte sa vie, me montre des dessins de son enfance, me fait écouter ses derniers disques de jazz, il est drôle, aimant, en quelques mots : il est vivant. Alors je suis heureuse. Son sourire me rend le mien, et je vois s'éloigner cette grande faucheuse qui rôde autour de lui, qui voudrait l'entraîner dans une danse macabre. - L'épée de Damoclès vole en éclats. - A ce propos mon père a un jour pendu une lance au dessus de sa table à dessin, une lance africaine je crois. Alors qu'il avait le dos tourné, j'ai accroché une étiquette à l'objet : "Lance de Damoclès !". Il a beaucoup ri, mais au fond c'est ça. Il vit avec cette menace perpétuelle, avec ses pulsions de mort, débordantes, qui le torturent nuit et jour. Ses milliers de livres et de disques, c'est pour remplir le vide qui se creuse en lui. Il ne parle quasiment que de ça. Théologie politique, Religion, Cultures Maya, Indoue, Bachibouzouk etc..., biographies de compositeurs, d'écrivains, de personnages inconnus au bataillon mais tellement intéressants, Romantisme allemand, Perspective, Art Roman, des tonnes et des tonnes de livres, partout, dans toutes les pièces, même dans les couloirs, dans les chiottes, les placards, les tiroirs, ça grouille, ça fourmille... Il intellectualise, il sublime à mort ! C'est ce qui le maintient en vie aussi, sans doute. La lecture et l'art, deux rejetons de le pulsion de vie, deux activités antagonistes : introjection d'une part et création-expulsion d'autre part. Se remplir de mots pour cracher des traits, créer de la perspective là où il n'y a que du vide.
Et surtout, fuir l'angoisse.

...

...Depuis l' temps que j' te rêve,
Depuis l' temps que j' t'invente,
De pas te voir j'en crève
Et j' te sens dans mon ventre...